Art, patrimoine et guerre

L’exposition Ravage : Art et culture en temps de conflit organisée au M-Museum Leuven à l’occasion du centième anniversaire de l’incendie de Louvain et de sa célèbre bibliothèque universitaire par les Allemands fin août 1914 situe cette tragédie dans le contexte général des destructions délibérées du patrimoine culturel en temps de guerre.

Confrontant les œuvres de maîtres anciens et d’artistes contemporains, Ravage se structure autour de cinq grands thèmes : les villes dévastées, les ruines et leur esthétique, l’iconoclasme et les destructions ciblées du patrimoine, l’instrumentalisation de ces crimes par la propagande de guerre, et le pillage d’œuvres d’art. Pour les paysagistes flamands et hollandais des 16e et 17e siècles, les peintures montrant la destruction par le feu des villes antiques de Troie ou de Sodome et Gomorrhe renvoient aux désastres des conflits qui ravagent alors les anciens Pays-Bas espagnols. Dialoguant avec ces tableaux anciens, les œuvres contemporaines de Mona Hatoum et Lamia Joreige évoquent le passé douloureux de leur ville natale, Beyrouth. « Bunker » de M. Hatoum, d’origine palestinienne, est un ensemble de structures d’acier dont les formes monumentales évoquent l’architecture fonctionnaliste des hôtels et grands immeubles qui, il y a quarante ans, faisaient de la capitale multiculturelle du Liban une ville symbole de modernité au Proche-Orient arabe. Le métal noirci, percé et déchiré de ces structures renvoie aux violences de la guerre civile qui ravagea la capitale libanaise à partir de 1975, faisant des tours modernes les imprenables bastions des différentes factions armées. Comme le suggère « Autopsie d’une ville » de L. Joreige (photo), toute l’histoire de Beyrouth se caractérise par de tels moments de rupture et de destruction, d’où l’impossibilité de retracer une histoire linéaire et cohérente de la ville.

Destruction, source d’inspiration

Les ruines de villes dévastées par la guerre et désertées par leurs habitants n’ont cessé d’inspirer les artistes, qu’il s’agisse de Bruxelles bombardée par les Français en 1695, ou de villes ravagées en 14-18 comme Ypres, Lens ou Soissons. Mais le patrimoine culturel est souvent délibérément détruit lors de conflits religieux et politiques : crise iconoclaste de 1566 dans notre pays, autodafé de livres par les nazis, renversement de statues en Europe de l’Est après 1989… Cette section de l’exposition confronte entre autres « La destruction du Temple de Jérusalem » (1867) du peintre italien Francesco Hayez à la vidéo Clapping with Stones de l’Afghane Lida Abdul, dénonçant la destruction des Bouddhas de Bamyan par les talibans. Le thème « Art et propagande » revient sur le « sac de Louvain » et explore l’instrumentalisation des crimes contre le patrimoine, ainsi par la presse alliée qui dénonce la « barbarie teutonne », exploitant la vague d’indignation internationale provoquée par la destruction de la bibliothèque universitaire en 1914.

Enfin, l’exposition évoque l’association étroite entre guerre et spoliations du patrimoine artistique, des empereurs romains à Napoléon et Hitler… Démontée avant la Première Guerre mondiale lors de fouilles archéologiques allemandes du site antique de Babylone, puis reconstruite au Musée de Pergame à Berlin, la porte d’Ishtar est reproduite par Michael Rakowitz, artiste juif new-yorkais dont la famille maternelle dut fuir l’Irak après 1945. Simulacre de porte monumentale fait d’une grossière structure en bois couverte d’emballages de produits alimentaires arabes contemporains, May the Arrogant Not Prevail (2010) témoigne à la fois de la grandeur de l’Irak, « berceau de la civilisation » et de la barbarie des conflits qui, encore aujourd’hui, dévastent l’ancienne Mésopotamie.

Amalgames douteux

L’exposition se termine sur l’installation ex libris d’Emily Jacir : photos prises par l’artiste palestinienne avec son téléphone portable et reproduisant des détails de livres provenant de bibliothèques palestiniennes et conservés actuellement à la
Bibliothèque nationale d’Israël à Jérusalem sous la dénomination A.P., Abandoned Property. Cette œuvre liée à la mémoire de l’exode palestinien en 1948 est installée dans un espace à partir duquel le visiteur découvre l’ancienne Halle aux Draps qui abritait la bibliothèque incendiée par les Allemands en 1914. Pour Ronald van de Sompel, commissaire de l’exposition, 
Ravage
établit ainsi un lien visuel entre la destruction de 1914 et cette œuvre d’art contemporain qui incite à la réflexion sur le pillage et la destruction de livres; dans une autre partie du monde à une autre époque… Des atrocités allemandes aux spoliations du patrimoine culturel palestinien… Une ultime « confrontation » entre les crimes du passé et ceux du présent subis par le patrimoine culturel de l’Humanité qui ne peut que favoriser les amalgames suspects et la détestation d’Israël dans notre pays.

Exposition Ravage : Art et culture en temps de conflit, jusqu’au 1er septembre 2014 (lu.-di. 11h-18h, jusque 22h jeudi, fermé mercredi). M-Museum Leuven, L. Vanderkelenstraat 28, 3000 Leuven. Plus d’infos : www.ravage1914.be

Lire aussi l’opinion de Daniel Dratwa : ‘L’expo Ravage diabolise Israël et les Juifs’

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