Ils étaient cette année près de 12.000 participants à se rassembler à Auschwitz-Birkenau pour célébrer la « Marche des vivants ». Un voyage auquel participaient les élèves de 5e et 6e secondaires des écoles juives bruxelloises. Quand le recueillement n’exclut pas le recul.
Septante ans après la déportation de près d’un demi-million de Juifs de Hongrie, la 23e édition de la Marche des vivants était cette année dédiée aux victimes juives hongroises. Une « Marche de la vie », par opposition à la « Marche de la mort » effectuée sur ordre des Allemands à l’arrivée des Russes à la fin de la guerre et dont beaucoup de déportés ne réchapperont malheureusement pas.
Initiative israélienne lancée en 1988, la Marche des vivants se déroule chaque année en avril pendant deux semaines pour rendre hommage aux victimes d’Auschwitz-Birkenau. Pour montrer aussi qu’en dépit de la volonté nazie de réduire un peuple à néant, les Juifs sont vivants et le font savoir. A l’Athénée Maïmonide, comme à Ganenou, les élèves de 5e secondaire et de rhéto participent chaque deux ans au voyage. Cinq jours en Pologne et cinq jours en Israël, un itinéraire soigneusement choisi comprenant la visite historique de Cracovie, Varsovie, les vestiges du ghetto, les camps d’Auschwitz-Birkenau, Treblinka, Maidanek (Lublin), le village de Tycocin, avant de s’envoler pour Israël, le Kotel de Jérusalem et l’effervescence de Tel-Aviv…
La Marche en tant que telle constitue assurément le point d’orgue du voyage, lorsque des milliers de jeunes, juifs pour la plupart, d’Amérique du Nord, d’Amérique latine, d’Afrique, de France, du Canada, de Suède, des Polonais aussi, défilent, drapeaux israéliens au vent, d’Auschwitz à Birkenau. Et jusqu’en Israël avec la célébration de Yom Hazikaron (Jour du souvenir pour les victimes de guerre et du terrorisme), Yom Haatzmaout (Jour de l’indépendance), et en apothéose, la cérémonie finale au Mémorial militaire de Latrun.
Des guides venus d’Israël
C’est la neuvième fois que le directeur général de l’Athénée Ganenou, Lucien Guzy, accompagne ses élèves. Ils étaient 81 cette année à faire le voyage, avec huit enseignants. « Connaître ses racines, sa culture et l’histoire de sa famille est fondamental pour pouvoir se construire un avenir serein », explique-t-il. « Ce voyage est le projet d’une année et se prépare dès le mois de septembre aux cours d’histoire juive, de pensée juive, mais aussi de façon personnelle. Chaque jeune réalise une recherche autour du témoignage d’un membre de sa famille. Sur place, en Pologne, il présente ce témoignage, montrant ainsi que ceux qui sont passés par là ne sont pas abandonnés. L’ensemble des récits est rassemblé dans une brochure distribuée aux élèves après le voyage, lors d’une soirée à laquelle assistent les familles. L’occasion de voir aussi le film de la Marche de l’Athénée Ganenou ».
Tout au long de leur séjour, les élèves des deux écoles sont accompagnés de guides, spécialisés dans l’histoire de la Shoah et venus spécialement d’Israël. « L’une d’elle, d’origine polonaise, nous a raconté l’histoire de sa famille, déplacée et déportée, de sa mère rescapée… », se souvient Judith, directrice de la section israélienne de l’Athénée Maïmonide. « Au décès de sa mère, il y a quelques années, elle a pris sur elle le devoir de transmission de la mémoire et s’est engagée dans la Marche des vivants. Elle vit chaque moment, chaque endroit, et n’hésitait pas à utiliser la mise en scène pour mieux nous faire comprendre les événements », approuve-t-elle. « A Maidanek, nous avons suivi l’histoire d’une petite fille et refait son parcours », précise Julie De Raad, professeur de français-latin. « A Tycocin, nous avons rejoint les forêts où avaient été fusillés les Juifs par rang de cinq, les plus petits derrière. Les nazis faisaient exprès de mettre les grands devant pour ne pas que les petits voient les fosses qui les attendaient. La mise en scène apporte un côté solennel et permet de mettre une âme dans un endroit qui ne comporte souvent plus que des bâtiments. Je pense que sans cela, nous serions passés à côté de bien des choses ». « Les élèves sont préparés, mais de façon naturelle », souligne le directeur général de Ganenou, « pour pouvoir ressentir et comprendre ce qu’ont vécu les Juifs en Pologne. Quand chaque jeune lit les noms de sa famille disparue à Auschwitz, le sentiment d’identification est vécu de façon douloureuse. Lorsqu’on demande aux élèves comment ils auraient réagi dans le ghetto de Varsovie, cela suscite la réflexion. Pour leur permettre de gérer leurs émotions, nous invitons chaque soir nos jeunes à exprimer leur ressenti, à partager cette expérience individuelle et collective. Face à la réalité d’aujourd’hui, la promesse jadis formulée d’un “Plus jamais ça !” pose question. Il faut cependant continuer à se battre pour une humanité meilleure ».
Sur chaque site de mémoire, allumage des bougies, témoignages et cérémonies de recueillement rassemblent les élèves qui prennent l’engagement de ne jamais oublier. Avant d’entonner d’une seule voix l’hymne israélien, l’Hatikva.
« Ça fait mal de voir ces montagnes de cendres », confie Léa, 17 ans, de Maïmonide, « mais se retrouver avec tous les jeunes Juifs du monde entier nous a montré qu’on était unis ». Sa camarade Lior confirme : « C’était très important pour moi d’y aller et très impressionnant d’y être tous ensemble. Passer de la Pologne à Israël, de l’extermination à la liberté, le symbole était fort. Ce voyage a renforcé l’affreuse image que j’avais de la Pologne. Une chose est sûre, je n’y retournerai pas ! ». Même opinion pour Cathy, élève à Ganenou. « Ma mère n’y est jamais allée, et je ne voulais pas y aller au départ, tout en me disant que c’était bien de le faire. La réalité polonaise correspond à ce que je pensais ».

Certains argueront que l’on néglige les six siècles de vie juive en Pologne, en se centrant sur la visite des camps, d’autres que l’enchainement Pologne-Israël ne peut que donner du grain à moudre à ceux qui voient un lien entre la Shoah et la création de l’Etat d’Israël. « On visite l’ancien shtetl de Tycocin et sa synagogue, ainsi que le quartier juif de Cracovie et le cimetière des personnalités juives à Varsovie pour illustrer justement la présence juive depuis le 16e siècle, ce qui rend d’ailleurs cette tragédie plus difficile encore à accepter », se défend Judith. « On parle aussi des Polonais qui ont résisté et ont mis en danger leur famille pour sauver des Juifs ». Le lien Shoah/Israël ? « Non ! », rétorque-t-elle. « Si la Shoah a été peut-être une motivation supplémentaire, le sionisme d’Herzl et sa volonté d’une nation sont bien plus anciens ». Le directeur de Ganenou confirme : « Il est réducteur de présenter la création de l’Etat d’Israël exclusivement comme la conséquence de la Shoah. Israël a représenté la possibilité pour certains survivants de trouver un pays où vivre heureux. Ce voyage symbolise cet espoir, il nous aide à réconcilier l’obscurité et la lumière en chacun de nous. Notre existence es
t une victoire, la vie reprend ses droits ».
Une échelle dans le mal ?
Malgré toutes les bonnes intentions et la minutieuse préparation d’un voyage très attendu par la plupart des élèves qui auront pu ainsi rendre hommage à leur famille, certains se montrent plus critiques, reprochant le choix de certains lieux de commémoration ou regrettant la posture victimaire de la Marche des vivants. « Nous sommes arrivés en tant que Juifs, j’aurais souhaité que nous venions en tant qu’humains », confie Ben, 17 ans, élève à Ganenou. « Au lieu de se dire que nous pouvons tous être des bourreaux, on nous a constamment répété que nous étions des victimes, et je crains que ceux qui sont entrés dans ce processus de victimisation en soient revenus plus fermés. On a parlé de mort, de Shoah, de camps de concentration, pas assez de tolérance, de racisme. Tout au long du voyage, la Shoah nous a été présentée comme le mal absolu. Mettre une échelle dans le mal ne fait que nous déresponsabiliser face à ce qui se passe aujourd’hui ». Victor, élève de rhéto, estime lui aussi que le message aura été

« plus sentimental qu’intellectuel », avec des discours « incitant les Juifs à rester entre eux face au reste du monde », et « une volonté de faire de nous des ‘Shofar’, pour nous rappeler à la mémoire du passé, alors que ces nouvelles connaissances doivent nous permettre de gérer le présent et de mieux construire l’avenir, de rester éveillés face à ce qui se passe dans le monde ». L’enchainement Auschwitz-Israël ? « Israël est légitimé par la Shoah », regrette Victor, « et quand on voit que l’on passe des camps à Israël, pour finir au Musée militaire de Latrun, ce n’est pas anodin ». « Le lien de cause à effet est clair », selon Ben, qui n’en demeure pas moins satisfait de la prise de recul que ce voyage lui aura permis de faire. « C’est un voyage qui reste unique et nous a fait grandir par son côté touchant et dramatique, mais aussi par ces remises en question, cela complète notre vision des choses. Que peut donner la cruauté, maintenant nous le savons vraiment ».
« Ce voyage m’a fait réaliser… »
Les élèves de l’Athénée Ganenou ont livré leurs impressions du voyage par écrit. Impressions qui seront rassemblées dans une brochure éditée pour l’occasion et distribuée aux élèves. Extraits.
« Comment concevoir un mal face à la Shoah ?
Pourquoi scinder Religion et Histoire alors que ce voyage les lie intrinsèquement ?
Pourquoi réfléchir davantage si ce n’est pour trouver plus de réponses ?
Comment oser critiquer l’Etat d’Israël alors que la Shoah lui donne sa légitimité à elle seule ?
Pourquoi se buter à comprendre alors que notre devoir est de transmettre ?
Pourquoi rester honnête quand le risque est de laisser insensible ?
Encourager l’esprit binaire nuit probablement à la compréhension de la Shoah.
Malgré la vie reprenant ses droits dans les camps, il persiste en ces lieux un pouvoir. Celui de rendre les Hommes qui s’y trouvent sensibles à l’horreur, à la vie. Ce contexte mériterait d’y fonder l’engagement de notre humanité ». Ben, 17 ans
« Ce voyage m’a fait réaliser que j’avais tellement de chance d’avoir la vie que j’ai, m’a fait comprendre que des gens malgré tout ont voulu aider des victimes, m’a fait réfléchir sur le fait que partout dans le monde les génocides ne cessent d’exister et qu’on ne fait rien pour que ça s’arrête, m’a laissé sans réponse à des questions, m’a fait grandir tout simplement. Les larmes que j’ai pu laisser à Auschwitz-Birkenau sont en hommage à ma famille et à toutes les victimes de ce terrible génocide et d’ailleurs de tous les génocides qui ont eu lieu. Je voudrais dire merci à toutes les personnes qui se sont battues pour qu’aujourd’hui nous existions.
Je regarde, j’apprends, j’attends, je me pose des questions, j’essaye de comprendre, je m’émeus, je réalise, je donne, je souris à la vie ». Cathy, 17 ans
Lire aussi notre interview : Georges Bensoussan : ‘Les drapeaux israéliens communautarisent la Shoah’
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