Le cirque présidentiel israélien

L’élection du 10e président de l’Etat d’Israël a été fixée au 10 juin 2014. Aussi incroyable que cela paraisse, Shimon Peres, l’homme politique en activité le plus ancien au monde, arrive à la fin de sa présidence, et peut-être, qui sait, au terme d’une carrière aussi longue que l’existence de l’Etat d’Israël. Mais lui n’est pas le sujet de cette chronique, plutôt l’institution qu’il a incarnée avec panache ces sept dernières années.

Le président de l’Etat d’Israël est élu par la Knesset pour un mandat non renouvelable de sept ans. Ses fonctions sont peu ou prou celles du roi des Belges. Pour l’essentiel symboliques, cérémonielles et représentatives, elles s’enrichissent d’une
dimension judiciaire dans la mesure où le président est investi du pouvoir de grâce sur recommandation du ministre de la Justice. Et à l’issue des élections législatives, il joue un rôle politique. C’est lui, en effet, qui désigne le député censé avoir le plus de chances de former une coalition. Dans le système électoral israélien, ce n’est pas rien.

Réputé premier personnage de l’Etat, le président est censé non seulement être d’une intégrité parfaite, ce qui est bien le moins, mais aussi une personnalité intellectuellement et moralement rayonnante. Lors de la naissance de l’Etat, David Ben Gourion a même offert la présidence à Albert Einstein, non sans demander ensuite à ses proches : « Qu’est-ce qu’on fait s’il accepte ? » Heureusement, ce dernier déclina poliment. Mais le premier président de l’Etat nouveau-né fut un autre géant du temps, le chimiste et homme d’Etat sioniste Chaïm Weitzman.

Depuis, l’institution a connu des fortunes diverses, ses détenteurs reflétant toujours l’esprit du temps. Modestes, voire spartiates à l’époque des pionniers et de l’argent honteux -Yitzhak Ben-Zvi (1952-1963), Zalman Shazar (1963-1973) et Efraïm Katzir (1973-1978)-, ils ont suivi dans les décennies suivantes la pente morale descendante de l’ensemble de la classe politique. Il faut savoir que le président est élu au suffrage secret, ce qui permet tous les coups politiciens tordus et l’assouvissement de toutes les passions. C’est ainsi qu’un Moshé Katzav a pu être élu en août 2000 contre Shimon Peres, un candidat tout de même d’une autre envergure, avant de couvrir l’auguste institution d’opprobre en se faisant condamner en justice pour viol. Il est toujours en prison. Mais déjà son prédécesseur, le flamboyant Ezer Weitzman, neveu de Chaïm, a dû démissionner pour une sombre affaire de fraude.

Peres a su redonner du lustre à la présidence. Mais par qui le remplacer ? Parmi les principaux candidats en lice, l’un, Silvan Shalom, a été rattrapé par une vieille histoire de harcèlement sexuel. L’affaire a été classée sans suite, mais elle semble hypothéquer les chances du ministre de l’Energie. Un autre, l’ancien ministre de la Défense Benjamin « Fouad » Ben-Eliezer, candidat travailliste, est handicapé par l’âge, une santé fragile et, semble-t-il, une propension à fréquenter les casinos de Londres.

Le troisième, enfin, Reuven « Ruby » Rivlin, candidat du Likoud et un homme de la droite idéologique dure, est aussi un vrai démocrate qui a le sens de l’Etat. Normalement, c’est lui qui devrait l’emporter. C’est là qu’intervient Benjamin Netanyahou. Le Premier ministre et son épouse haïssent Rivlin, à qui l’indépendance d’esprit et l’attachement aux principes de la démocratie parlementaire ont déjà coûté l’année dernière la présidence de la Knesset. Maintenant, avec un acharnement digne des meilleures causes, « Bibi » essaye de barrer sa route à la présidence de l’Etat. Pour ce faire, il est prêt à changer le système de gouvernement en un régime présidentiel, quitte à supprimer l’institution de la présidence, ou du moins à lui enlever ses prérogatives. Il craint, en effet, que ce ne soit pas à lui qu’il sera fait appel à l’issue des prochaines élections. Or, face à cette terrifiante perspective, que valent les lois fondamentales, les institutions du pays et le bon fonctionnement de la démocratie israélienne ?

La manœuvre a échoué. Tellement grosse fut cette couleuvre, que même une classe politique à l’estomac notoirement solide s’est montrée rétive à l’avaler. Cependant, dans l’offensive fébrile du Premier ministre, il y a comme un parfum de fin de règne. L’après-« Bibi » a bel et bien commencé. 

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