Lutter contre Israël, c’est bien. Suivre la Coupe du monde en hébreu, c’est mieux

Très dépité, le confrère du quotidien libanais « An Nahar » (Le Jour »)* dans son article du 17 juin consacré à la Coupe du Monde de football.  Surtout  par la manière dont certains Libanais la regardent.

L’affaire faisait scandale depuis des mois au pays des Cèdres : contrairement au reste de la population mondiale, les Libanais étaient menacés de ne pas pouvoir regarder gratuitement la  Coupe du Monde.

La chaîne privée Sama,  qui en avait acquis les droits pour 5 millions $ voulait en conserver  l’exclusivité.  Et tant pis pour les autres, y compris Télé-Liban, la chaîne de service public.  Les téléspectateurs devraient payer 100$  pour une carte Sama ou regarder un feuilleton ailleurs.

Le problème est directement devenu politique.  Le pays croule déjà sous les problèmes : il est fragilisé par la crise syrienne, débordé par l’afflux des réfugiés. Son économie est en lambeaux, son déficit ne cesse de croître. Et ses institutions sont bloquées

Il a fallu négocier durant dix mois pour former un gouvernement de compromis dirigé par Tammam Salam. Lequel est aussi président de la République par intérim puisqu’on n’a toujours pas trouvé de successeur à Michel Sleiman, dont le mandat a expiré ce 24 mai

Pas question, dans ces conditions, de priver le peuple libanais de son droit légitime à faire la fête avec le reste du monde. Souci : la chaîne Sama est proche du Hezbollah, responsable de la plupart des blocages du pays.

Dans un 1er temps, le Président de la République avait tenté de contourner l’obstacle en s’adressant directement à l’émir du Qatar : n’était-ce pas son pays qui avait racheté les droits de diffusion du Mondial (à TF1 !) avant de les céder à Sama ?

Las, Sa Majesté, le cheikh Tamim ben-Hamad al-Thani n’avait pas daigné répondre. Du coup, pas moins de trois ministres*** ont alors entrepris de négocier avec Sama.  Ce serait une litote que de décrire les négociations comme « âpres ».

A un moment, les autorités se dirent même prêtes « à faire prévaloir le droit du citoyen à l’information », c’est-à-dire passer outre aux droits d’exclusivité, quitte à se voir poursuivies en justice. Petit à petit, toutefois, on s’approcha d’un accord.

L’Etat payerait 3 millions $, Sama « offrirait un tiers du coût en cadeau au peuple libanais » et le reste viendrait de compagnies de téléphone. Mais l’accord n’a pu être finalisé à temps et le 12 juin, seuls les abonnés de la chaîne privée ont pu assister à l’ouverture de la Coupe du Monde

Au milieu des drapeaux du Hezbollah

Sauf que, comme tout le monde, les Libanais préfèrent le gratuit au payant, quitte à accepter quelques accommodements.  Comme l’ont fait les habitants du Sud Liban, ceux-là même qui ont déclenché l’ire du journaliste d’An Nahar.

Voilà-t-il pas, se plaint-il, que ces gens, pourtant chiites dans leur grande majorité et partisans du Hezbollah pour la plupart se sont branchés sur les chaines de l’ennemi israélien ! Du coup, on entendait de l’hébreu sortir de toutes les maisons ou magasins.

Dans un village, raconte-t-il encore, durant France-Honduras, les cris d’enthousiasme d’un commentateur ont même, couvert l’appel à la prière pendant qu’un habitant du coin traduisait ses propos. L’homme avait appris l’hébreu dans  les prisons israéliennes.

Ailleurs, c’est non seulement dans les cafés mais sur les places publiques, devant des écrans géants qu’on suivait les commentaires en hébreu « au milieu des drapeaux du Hezbollah et des photos des martyrs morts au combat contre Israël ».

Mais pendant les matchs, la négociation continuait et ce lundi 16,  le ministre des Télécommunications a tenu une conférence de presse triomphale : « Nous promettons que d’ici peu tous les téléspectateurs
du Liban pourront voir la Coupe du monde en direct, sans débourser le moindre sou ». 

Sauf que,  pour de sombre raisons techniques, Télé-Liban (88% des spectateurs) restait exclue de l’accord. Ce qui n’a pas empêchée la chaîne publique de diffuser gratuitement le soir même le match Allemagne-Portugal. Avec des commentaires en turc….

Il faut s’y faire, le football est plus puissant que tout : il peut obliger une chaîne d’Etat à pratiquer le piratage. Et des gens à regarder les programmes d’un pays qu’ils brûlent d’envie de détruire.

Il y a sans nul doute une leçon à tirer de cette situation mais on serait bien en peine de dire laquelle. En attendant, la Belgique a battu l’Algérie 2-1. Aaaallez les Diables !

*Selon Courrier International,  An Nahar  est « le quotidien libanais de référence. Modéré et libéral, il est lu par l’intelligentsia libanaise » (http://www.courrierinternational.com/article/2014/06/17/les-libanais-regardent-le-mondial-sur-les-chaines-israeliennes)

**http://www.lorientlejour.com/article/872017/des-ce-soir-les-libanais-pourront-suivre-la-coupe-du-monde-gratuitement.html

***Les ministres de la Jeunesse et des Sports, (Abdel Mouttaleb Hennaoui),  des Télécommunications, (Boutros Harb) et de l’Information (Ramzi Jreige)

 

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