Front National : une leçon de machiavélisme politique

Dénoncées par sa fille Marine, les récentes déclarations de Jean-Marie Le Pen sur Patrick Bruel ont choqué l’opinion publique. Derrière les apparences, des questions se posent : le FN change-t-il ? Et si père et fille s’étaient en fait lancés dans une comédie médiatique bien habile ?

En dépit de son image de parti xénophobe monolithique, le Front National n’a jamais été un, mais plusieurs. Comme le rappellent les journalistes David Doucet et Dominique Albertini dans leur livre Histoire du Front National (éditions Tallandier), le parti de Jean-Marie Le Pen est, depuis son origine, un amalgame de tendances et d’idéologies différentes. Celles-ci n’ont d’ailleurs parfois rien en commun : du libéralisme économique (c’est la préférence du père) à une forme de socialisme d’Etat (préférence de la fille), en passant par le souvenir de l’Algérie française, le mariage de raison n’est jamais évident. Ajoutez à cela l’existence de courants monarchistes, catholiques intégristes et néofascistes au sein du navire frontiste, et vous obtenez un curieux melting-pot des droites extrêmes que rien ne destine à gouverner. La force de Le Pen père fut pourtant d’arriver à fédérer ces antis dans un front à visée nationaliste, une théorie imaginée bien avant lui par Charles Maurras, nommée le « compromis nationaliste ». Longtemps, Jean-Marie Le Pen, en leader absolu de son parti, composait avec les uns et les autres, étouffant les velléités de putsch en interne lorsqu’elles existaient (on se rappelle à ce titre l’affrontement avec Bruno Mégret). Celui qui fut le directeur de campagne de Jean-Louis Tixier-Vinancour ne rencontra jamais le besoin de tempérer son discours. Bon client des médias, Le Pen se laissait même couramment aller à des sorties publiques ouvertement choquantes et racistes, conçues pour brosser sa base militante dans le sens du poil. L’objectif était clair : fédérer autour d’ennemis communs à toutes les composantes du FN : l’émigré arabe ou africain, le cosmopolite, l’intellectuel germanopratin, le Juif…

Papy fait de la résistance…

et retombe dans ses pires travers…

Avec l’émergence de Marine Le Pen, le Front National s’est lancé dans une seconde phase, dénoncée par Jean-Marie Le Pen, celle de la dédiabolisation. En quoi consiste-t-elle ? En une reprise en main pure et simple de la communication du parti. Finis l’affichage avec les skinheads nazillons dans les défilés, les déclarations xénophobes dans la presse et l’amateurisme des élus locaux. Le FN « nouvelle génération » entend devenir une force politique majeure. Pour ce faire, il doit ratisser large et offrir un discours rassembleur, à même d’offrir une alternative face au bilan de la droite française et du parti socialiste (deux partis que le FN met d’ailleurs dans le même sac, celui de « l’UMPS »). Pour utiliser une image parlante, on peut dire que la boutique FN a ripoliné sa façade, mais que le fond idéologique demeure.

Manque de chance pour Marine, Jean-Marie Le Pen, président d’honneur de son parti, demeure l’animal politique venimeux qu’il a toujours été. Supportant mal le fait d’être mis sur la touche par sa propre fille, le patriarche a récemment fait parler de lui avec une première sortie lamentable sur « Monseigneur Ebola » décimant les Africains puis, voilà peu, sur Patrick Bruel. Résumons. La polémique est partie d’une vidéo dans laquelle Jean-Marie Le Pen s’en prend à ces artistes publiquement opposés au FN. Après avoir évoqué le cas Yannick Noah, qui s’est récemment fendu d’une chanson en faveur du vivre-ensemble (et contre le Front National), le dirigeant d’extrême droite fut questionné sur Patrick Bruel qui, lui, refuse d’aller chanter dans les municipalités dirigées par le FN. Maniant une langue bourrée de sous-entendus antisémites, Le Pen a riposté : « On fera une fournée la prochaine fois » avec le chanteur. La déclaration, rappelant de tristes précédents (« Durafour crématoire » et « le point de détail »), a provoqué un tollé général. Face aux réprobations venues de toutes parts, l’état-major du FN a pris ses distances. La propre fille du dirigeant a ainsi condamné « une erreur politique ». Malgré tout, les observateurs s’interrogent. Et si le père et la fille jouaient ensemble une comédie habile visant à fédérer les vieux adhérents en quête de parole raciste, tout en permettant de placer Marine Le Pen dans le costume d’une dirigeante moderne et réformiste, capable de gouverner, loin de la stratégie du scandale permanent appliquée par son père ? 

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