Quand on crie ‘Mort aux Juifs’ dans les rues de Bruxelles

Pour la 2ème fois en une semaine, on a crié « Mort aux Juifs ! » en Belgique. D’abord, ce samedi 13 à Anvers puis à Bruxelles le 19.  Faut-il, comme certains le préconisent, préparer ses valises pour Israël ?

Que ressent-on quand on est juif et que des gens crient « « Mort aux Juifs » dans les rues de Bruxelles (et d’Anvers, de Paris, de Sarcelles…) ? On est d’abord incrédule, sidéré : en Pologne dans les années 1920, d’accord. Ou en Allemagne, sous Hitler.

Mais chez soi, dans sa ville, à Bruxelles ? En 2014 ? C’est pour un film ? Puis un frisson glacé. De peur : on connaît l’étape suivante : le pogrome. Non plus, un Merah ou un Nemmouche (s’il est coupable, ce qui n’est pas encore avéré), tueurs isolés et abrutis.

Non, un pogrome, c’est encore pire : une foule haineuse, déchaînée, avide de détruire et de piller les biens juifs, de chasser et tuer les Juifs. Comme ils l’ont fait ce samedi là, gare Centrale, en coursant un malheureux « qui avait l’air juif », ont expliqué les médias.

C’est quoi, « l’air juif » ? Un long nez crochu, des oreilles décollées, des mains couvertes du sang du bébé qu’il vient d’égorger pour cuire la matza ? Et il s’en est sorti comment, cet homme là ? Il s’est débraguetté pour montrer qu’il n’était pas circoncis ? 

Car, à la peur a succédé la colère. On leur écraserait bien la gu… à coups de bottes, à ces rats racistes. Dommage qu’on ne soit pas aux Etats-Unis où le  .357 Magnum  est en vente libre, tiens. On te règlerait ça, façon« Inspecteur Harry »*  vite fait.  Fantasme.

On n’est pas dans la haine, nous. Ni dans le châtiment collectif. Quoi « Et à Gaza ? ». Oui, la l’écrasante majorité des Juifs soutiennent l’Etat d’Israël, (nettement moins son gouvernement actuel). Et après ? On n’est pas des citoyens israéliens, on n’est pas en guerre. Et même si.

Est-on jamais descendu dans la rue de Bruxelles en beuglant « Mort aux Arabes » même en 2011 quand un terroriste palestinien a égorgé une famille juive dont un bébé de six mois ? Est-ce qu’après le massacre du Musée juif, on a envoyé des voyous ratonner à Anderlecht ?

Alors quoi ? Alors, on retrouve son calme et on tente de penser. Une réflexion qui n’est pas neuve : l’antisémitisme est en hausse ces dernières années, c’est incontestable. A Bruxelles, en Belgique, en Europe. Que fait-on ?

Passons sur cette minorité de Juifs, dont tel ou tel Président auto-proclamé d’une organisation inexistante, qui, plutôt qu’aux vrais coupables, s’en prend avec virulence aux autorités bruxelloises suspectées de laxisme pour n’avoir pas écouté ses avertissements.

Tout implorant simultanément ces mêmes autorités de consacrer davantage de moyens et de policiers pour sécuriser les lieux juifs….  Une stratégie, on le voit, que seule la politesse nous empêche de qualifier selon ses mérites.  

Bruxelles est-elle une ville antisémite ?

Il y a aussi un certain nombre de Juifs  qui envisage de quitter le pays et le continent pour faire son alya, c’est-à-dire immigrer en Israël. A leurs yeux, l’Europe est revenue à ses vieux démons antisémites et toute vie juive y est en sursis.

Parenthèse : on n’accolera pas non plus d’adjectifs à ceux qui, en braillant « Mort aux Juifs », envoient directement de nouveaux citoyens renforcer « l’entité sioniste » qu’ils rêvent de détruire.  La bêtise est la chose du monde la mieux partagée.

Ceci étant, si on est juif, on est aussi sioniste. Que des Juifs aillent s’installer en Israël n’est donc pas à priori une mauvaise chose. Encore serait-il préférable, pour éviter un retour en catastrophe dans quelques mois, de le faire, après réflexion et pour de bonnes raisons.

Est-ce le cas ici ? Il y a, on l’a dit, une vague d’antisémitisme en Europe occidentale (les pays « de l’Est » sont un autre problème). Pour autant, l’Europe –et surtout Bruxelles, puisque c’est d’elle qu’il est question- sont elles antisémites ?

Notre capitale compte 1,1 millions d’habitants. Parmi les « Belges de souche », il doit y avoir, à vue de nez, 10% de gens plus ou moins anti-Juifs, la plupart pour des raisons religieuses ou parce qu’ils sont d’extrême-droite. On ne les a ni vus ni entendus dans cette affaire.

A la manifestation du 19 juillet, il n’y avait guère en guise de « Belges », que  quelques poignées de militants des mouvements d’extrême-gauche. Encore étaient-ils là par antisionisme. Il n’y a pas, que l’on sache, d’antisémitisme dans leurs programmes.

Ce n’est pas dire que tous nos autres compatriotes sont philosémites ou pro-sionistes. La vérité, c’est que pour la plupart d’entre eux, le conflit au Moyen Orient tant qu’il n’impacte pas leurs vies, est un souci mineur. Et rien n’est plus normal.

Ceci dit, Bruxelles compte aussi environ 250.000 musulmans**. Tous ne sont pas pratiquants. Tous ne se sentent pas plus concernés que cela par Gaza.  Y compris parmi ceux qui sont d’origine arabe. Et ceux qui s’intéressent à la question, ne sont pas nécessairement anti-Juifs.

Résumons : soit une manifestation de 5.000 personnes. Enlevons 500  «Belges de souche », reste 4.500 « issus de la diversité » comme disent poliment les médias. Ce n’est guère rapporté tant au nombre de musulmans qu’à celui des étrangers dans la capitale (28% de la population)

Selon notre ami Willy Wolsztajn***, c’étaient en majorité des religieux plus ou moins intégristes chez qui  l’amour des Juifs ne doit pas être une priorité.  N’empêche que leur manifestation s’est déroulée de façon à peu près pacifique.

Ce n’est qu’après la dispersion que, 2 à 300 voyous, se sont répandus dans les rues pour casser et appeler aux meurtres des Juifs. Leurs semblables sévissent aussi en France et ailleurs.  C’est beaucoup, c’est trop.

Mais cette minorité d’une minorité permet-elle de parler d’une Europe anti-juive ? Alors que dans chaque pays concerné, le gouvernement, la justice, les médias et une majorité de la population les rejettent et les condamnent ? Tout comme les autorités musulmanes :

Des représentants des communautés juive et musulmane ont « délivré un message de paix » et appelé  au « maintien des relations respectueuses entre toutes les personnes de toutes les communautés religieuses et philosophiques du pays »

Certes, cela n’arrangera pas tous les problèmes. Etre juif surtout « visible », comme on dit, restera difficile et c’est un scandale intolérable. Pour les Juifs mais aussi pour les autorités et nos concitoyens.

Mais faut-il dès lors préparer ses valises ? Chacun est libre de ses choix mais pour nous, la réponse est claire : ce ne sont pas une poignée de voyous intégristes qui vont nous chasser de notre pays.

*« Inspecteur  Harry » : série de cinq  films des années 1970 et 80 dans lesquels un policier interprété par Clint Eastwood résoud ses problèmes à grands coups de flingue. 

**http://www.lesoir.be/archives?url=/regions/bruxelles/2011-11-17/bruxelles-ville-musulmane-877432.php

***http://www.cclj.be/article/3/5767

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