Noa : ‘Quand je pleure, je pleure pour nous deux’

Dans une tribune du Nouvel Observateur*, la chanteuse Noa s’indigne : « mes dirigeants m’écœurent, le Hamas m’effraie et tout le monde souffre ». Un beau texte, sensible et intelligent. Extraits.  O.W.

Je vous écris depuis le Moyen-Orient, où tout part à vau-l’eau depuis quelques temps. (…)  À côté de chez moi, il y a une alerte à la roquette toutes les heures. C’est encore pire à Tel Aviv. Aujourd’hui, alors que nous roulions, mon fils et moi, nous sommes arrêtés en plein milieu de la route pour aller nous réfugier, alors que la terrible sirène retentissait.

Quelques minutes plus tard, nous avons entendu trois explosions… lourdes à en faire trembler les murs. Au sud, c’est insupportable. Tous les civils sont des cibles, nos enfants sont traumatisés et ces cicatrices émotionnelles ne se résorberont pas.

Et qu’en est-il des tunnels creusés aux abords de certains kibboutz le long de la frontière de Gaza ? Dans mes pires cauchemars, j’imagine à quoi ils servent : contrebande, torture, assassinats, enlèvements (…)  

Et les Gazaouis. Seigneur, les Gazaouis. Que pourrait-il y avoir de plus horrible que ce que ces gens doivent endurer ? Sont-ils inexorablement condamnés à souffrir de la main de cruels tyrans ?

Les images des enfants écorchés, les mères qui pleurent dans leurs vêtements couverts de sang… Le chaos et les décombres. La terreur dans leurs yeux, alors qu’ils n’ont que 5 minutes pour rejoindre un refuge (quand il en reste encore) et peut-être sauver leur vie…

Avec d’un côté le Hamas et ses méthodes de talibans et de l’autre les bombardiers F16 israéliens, ces populations sont coincées entre le marteau et l’enclume, broyées par les énormes mâchoires métalliques de l’aveuglement et de la stupidité. Le bilan ne cesse de croître. Combien de temps cela va encore durer ?

Les membres du Hamas sont des extrémistes, des djihadistes. Ils sont dangereux. Leur but est de tuer les juifs, moi et mes enfants compris. Ils ne reconnaissent pas Israël et veulent faire de leurs civils des martyrs en les utilisant comme boucliers humains. Tout cela est probablement vrai, si tant est qu’il y ait encore une vérité.

 Mais toutes ces femmes, tous ces hommes, tous ces enfants sont-ils responsables de la folie des extrémismes, de la folie des dirigeants ?  J’écoute Naftali Bennet**, qui explique froidement sur CNN que le Hamas est une organisation terroriste et que nous avons donc le droit de nous défendre par tous les moyens. Ce que nous faisons.

 J’attends patiemment une expression de chagrin, un regret quant à la perte de ces vies innocentes… mais rien ne se passe. À ce moment-là, voici les seules questions qui me viennent à l’esprit : Avez-vous oublié que vous parlez au nom d’une nation entière ?

Je n’ai rien en commun avec les juifs extrémistes

Avez-vous oublié les valeurs et les principes les plus fondamentaux de notre religion ? Vous devriez baisser la tête, vous devriez avoir honte. Vous avez causé la mort de bien des hommes, des femmes et des enfants, même si vous n’en aviez pas directement l’intention (…)

Mes pensées aujourd’hui vont vers les familles des victimes, peu importe leur camp. Je suis heureuse que l’armée israélienne me protège de ceux dont le seul but est d’égorger nos enfants. Mais je ne veux pas que mon chagrin ou ma peur servent de prétexte pour ignorer l’empathie humaine et la pensée raisonnée. Au contraire, je souhaite l’inverse.

 Je veux pouvoir rester debout afin de faire entendre ma vérité. Il y a deux camps. Ce ne sont pas les Israéliens et les Palestiniens. Ni les juifs et les Arabes. Ce sont les modérés et les extrémistes. Je suis des modérés, où qu’ils soient. Mon camp, c’est eux.

Et ce camp doit s’unir. Je n’ai rien en commun avec les juifs extrémistes qui brûlent des enfants, empoisonnent les puits, déracinent les arbres, jettent des pierres sur les écoliers. Leurs cerveaux sont lavés par la haine, empreints du dangereux sentiment d’avoir toujours raison(…)

Quand je lis le déferlement de racisme et de haine que mes compatriotes israéliens peuvent écrire, leurs larmes de joie quand des enfants palestiniens sont tués et le mépris de la vie humaine, le fait de partager le même passeport et la même religion ne veut rien dire pour moi.

Je ne veux rien avoir à faire avec ces gens-là. De la même manière, les extrémistes du Hamas sont mes pires ennemis. Si leur courroux n’est pas dirigé seulement contre moi, il cible aussi tous les modérés dans leur propre camp – nous sommes donc tous des frères d’armes. (…)

Que pensent les dirigeants israéliens ? Qu’ils vont lentement mais sûrement occuper tous les territoires jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de place pour créer l’État palestinien ? Qu’en sera-t-il des Palestiniens qui vivent ici ? De leurs aspirations, de leur histoire, de leurs espoirs, de leurs rêves, de leur futur ? Devront-ils se contenter d’être des citoyens de seconde zone ? Devront-ils tous se convertir au judaïsme ? Quel est le plan ?

 En vérité, il n’y a pas de plan. Il n’y a pas de vision qui soit moralement compatible avec les valeurs universelles, aucune qui tende à la coexistence, ni même aucune qui semble cohérente pour chacun de nos peuples. En lieu et place de cette fameuse vision, on se nourrit de peur, de paranoïa. On cultive la xénophobie et le racisme (…)

Avons-nous seulement accordé quelques instants aux conditions que pose le Hamas pour la mise en place d’un cessez-le-feu ?  Nombre d’entre elles sont loin d’être absurdes. Pourquoi ne pas tenter de soulager les souffrances des Gazaouis en leur ouvrant les portes de l’économie et ainsi gagner 10 ans de cessez-le-feu ?

C’est long, 10 ans. C’est assez de temps pour ouvrir les esprits des plus jeunes ! Même la plus petite des expansions économiques pourra être le terreau du changement. Pourquoi présager automatiquement que ces 10 ans ne serviraient qu’à renforcer le pouvoir militaire du Hamas ?

Les conditions d’un cessez-le-feu impliquent une surveillance de la part de la communauté internationale. Peut-être que le Hamas finira par se dissoudre dans la vie politique et permettre le dialogue, à mesure que des dirigeants plus jeunes, avec de nouvelles visions se hisseront au pouvoir ?

Je me demande (et je demande aussi à Netanyahou par la même occasion) : « Vous, Monsieur Netanyahou, qui êtes un homme intelligent, pourquoi ne pas faire demi-tour à 180° et penser en dehors des sentiers battus ? Accueillez Mahmoud Abbas, stoppez l’expansion des colonies, levez l’embargo de Gaza et permettez le commerce, supervisé par la communauté internationale. Soutenez l’unité du gouvernement, et les ambitions des Palestiniens !

Nous aurions dû faire cela avant d’envoyer nos hommes à la mort. Personne n’exige le démantèlement de l’armée israélienne, elle doit rester forte. Nous sommes d’accord. Pourtant, je ne comprends toujours pas pourquoi nous n’essayons pas d’ouvrir la porte aux Palestiniens – pourquoi nous préférons sacrifier nos enfants ? (…)

 J’ai écrit ces mots, et les ai chantés avec mon amie Mira Awad. Ils sont plus vrais aujourd’hui que jamais : « Quand je pleure, je pleure pour nous deux/ Ma douleur n’a pas de nom/ Quand je pleure, je pleure vers le ciel sans pitié et je dis:/ Il doit y avoir une autre manière »

 *http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1226936-israelienne-mes-dirigeants-m-ecoeurent-le-hamas-m-effraie-et-tout-le-monde-souffre.html

**Naftali Bennett : ministre et chef du parti sioniste religieux « Maison Juive » (extr. dr.)

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