Depuis que la 2ème intifada a pris fin en 2006, à chaque fois que les territoires occupés de Cisjordanie entrent en ébullition (et c’est loin d’être rare), la même question revient : est-ce le début de la 3ème ?
En cette fin juillet, après 20 jours de conflit, de violentes émeutes ont secoué les territoires occupés : la plus importante a eu lieu le 24 au barrage de Qualandia à l’entrée de Jérusalem où 10.000 manifestants ont affronté les forces de sécurités israéliennes.
Deux morts et 200 blessés côté palestinien. 27 côté israélien. Les jours suivants, des accrochages plus ou moins graves ont eu lieu tant au nord qu’au sud de la Cisjordanie, à Naplouse, à Hébron, près de Jénine, de Bethleem de Tulkarem… Au total, neuf Palestiniens tués, des centaines de blessés.
Et chacun de se demander si, cette fois, ça y était, la 3ème intifada allai-t-elle éclater? C’est en tous cas l’espoir des dirigeants du Hamas qui ont appelé les habitants des terroirs occupés à se soulever en expliquant qu’il s’agissait d’une occasion unique. Mais est-ce vraiment le cas ?
Pas aux yeux de Jamil Hilal, un sociologue palestinien qui, plusieurs mois avant les événements actuels avait publié un long article* expliquant qu’au moins trois raisons puissantes (et interdépendantes) empêchaient une nouvelle explosion majeure.
– Le recul de la mobilisation politique causé par le déclin de l’influence et de la crédibilité des grandes organisations, Autorité palestinienne (AP) et Hamas en tête. En ce qui concerne la 1ère, la culture égalitariste et l’accès facile aux dirigeants a disparu depuis les accords d’Oslo
Ils ont été remplacés par les pesantes structures hiérarchiques de « l’Etat palestinien » avec des dirigeants imbus de leurs privilèges et adeptes de la langue de bois. Tout comme les dirigeants du Hamas dans la Bande de Gaza.
La capacité de ces mouvements à mobiliser la population s’est réduite d’autant. De même que celle des syndicats ou des autres organisations de masse qui avaient joué un rôle important dans les intifadas précédentes.
Par ailleurs, le sociologue estime que la capacité de la population à endurer les souffrances que causeraient un nouveau soulèvement a beaucoup diminué et cela pour des raisons sociales et économiques :
–L’augmentation de l’individualisme. Elle est essentiellement due à la politique néolibérale de l’AP, soutenue et financée tant par la Banque mondiale que le Fonds monétaire international. Le rôle du secteur privé dans l’économie palestinienne a aussi augmenté.
Outre une dépendance accrue des uns comme de l’autre aux bailleurs de fond étrangers (et aux transferts fiscaux israéliens), ce néolibéralisme a semé l’inquiétude dans les rangs des divers fonctionnaires qui travaillent pour l’Autorité.
Ils craignent donc tout bouleversement qui mettrait en danger leurs moyens de subsistance. En résumé, tant dans le privé que dans le public, un nombre croissant de Palestiniens songent d’abord à leurs intérêts propres avant ceux de la communauté ou de la nation.
-L’accentuation des inégalités socio-économiques a tout autant contribué à cette montée de l’individualisme. Car la politique économique de l’Autorité Palestinienne a entraîné l’apparition d’une importante classe moyenne.
Cette nouvelle bourgeoisie, composée soit de cadres des institutions publiques soit de gens ayant fait fortune dans le privé, ne tient absolument à faire des vagues. Une nouvelle intifada compromettrait leur train de vie, d’autant que nombre d’entre eux ont contracté des prêts bancaires.
D’autre part, ceux qui se trouvent en bas de l’échelle sociale, toujours selon Jamil Hilal, ne semblent pas davantage être en capacité de déclencher un soulèvement. Pourtant, ils ont de quoi être mécontents.
La politique néolibérale de l’AP a augmenté le chômage des plus pauvres, réduit leurs salaires et diminué leurs droits sociaux. Mais les ouvriers palestiniens ne sont pas assez organisés pour se révolter.
La plupart travaillent dans de petites ou très petites entreprises où il n’existe pas de syndicats. Sans oublier que, selon les statistiques palestiniennes, 10% de la population active travaille pour les Israéliens soit en Israël même soit pour les colonies. Une nouvelle intifada les priverait de cette ressource
Le sociologue palestinien conclut en citant un sondage de novembre 2013 : 60% des personnes interrogées en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza prévoyaient une 3ème Intifada dans un avenir proche. Mais seulement 29% disaient qu’ils l’appuieraient….
Bien sûr, ce qui précède n’est pas, si l’on ose écrire, parole d’Evangile. Et l’on sait à quel point il est dangereux de faire des prédictions, (surtout concernant l’avenir). D’autre part, on ne peut non plus ignorer les « conditions objectives » comme diraient nos amis marxistes.
Reste qu’il est trop facile de botter en touche avec un prudent « p’tet ben qu’oui, p’tet ben qu’non » qui n’engage à rien. On a été assez convaincu par la démonstration de Jamil Hilal pour prendre le risque d’affirmer comme lui : il n’y aura pas de 3ème intifada. A moins que…
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