Tsahal tue-t-elle délibérément ses propres soldats ?

Telle quelle, la question semble aussi absurde qu’insultante : pourquoi dans un pays comme Israël, si attaché à la vie de ses soldats, l’armée irait-elle tuer un d’entre eux ? La réponse tient peut être en deux mots : « Directive Hannibal ». Enquête.

Cela a commencé ce 1er aout, lorsque Tsahal a annoncé avoir perdu la trace du sous-lieutenant Hadar Goldin de la brigade d’infanterie Givati. Avec un groupe de soldats, l’officier de 23 ans tentait de détruire un tunnel près de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza.

Des hommes du Hamas ont surgi, tué  deux des militaires et enlevé Goldin. En Israël, l’émotion est intense.  La mère d’Hadar Goldin implore le gouvernement : Ne quittez pas la bande de Gaza avant d’avoir ramené mon fils à la maison ».

Immédiatement, l’artillerie, les blindés puis l’aviation commencent à pilonner l’endroit, tuant au moins une quarantaine de Palestiniens. Un bain de sang destiné, imagine-t-on, à faire pression sur le Hamas en démontrant qu’Israël est prêt au pire afin de libérer son soldat.

Sauf que le site d’extrême-droite « JSS » donne une autre explication. Se basant sur une information du tout aussi droitier site « Arutz 7 », il affirme que l’armée a mis en application le  « protocole Hannibal » :

« Israël a intensifié ses frappes sur les lieux où le soldat aurait pu être tenu pour captif dans le but d’abréger ses souffrances et ses tortures inhumaines »* Dit autrement, Tsahal aurait préféré tuer Hadar Goldin plutôt que de le laisser aux mains des terroristes.

Mais « JSS » est davantage connu pour son hystérie que pour sa crédibilité. Existe-t-il des sources plus fiables?  Voici le New York Times reprenant ces propos du  porte-parole de l’armée israélienne, le lieutenant-colonel Peter Lerner :

« Vendredi, les forces israéliennes ont immédiatement utilisé un protocole pour les soldats capturés connu sous le nom « Opération Hannibal » (…) qui comprend une  option pour engager l’ennemi même avec des risques pour la vie du soldat »**…

Le dimanche 3 aout, le même porte-parole annonce la mort du sous lieutenant en précisant «  Les indications sur le terrain montrent qu’il a été tué lors de l’attaque initiale ». C’est-à-dire par le Hamas et non par les bombardements israéliens…

Reste que l’existence de la « procédure » (« opération », « directive »…) « Hannibal » est confirmée. Il semble que cette directive secrète existe depuis les années 1980 et qu’à l’époque, elle autorisait un tir de fusil sur un véhicule où se trouvait un soldat kidnappé.

Le principe était déjà que rien n’était pire que la captivité d’un militaire vivant « qui place l’Etat en situation de faiblesse pour le récupérer ». La directive a été reformulée en 1986 après que le Hezbollah ait capturé deux soldats au sud-Liban.

En tuer un pour en sauver cinquante ?

Elle permettait alors aux commandants « de prendre toute les actions qu’ils jugent nécessaires, y compris si cela met en danger la vie du soldat capturé ». Un protocole longtemps considéré comme top secret et dont l’existence même a été niée par les autorités  jusqu’à la parution d’un article dans  le quotidien Haaretz *** en 2003.

Un des auteurs de la directive, le futur ministre Yossi Peled, y précisait que l’ordre autorisait à risquer la vie du soldat capturé, mais pas de le sacrifier : « Je tirerais un obus de tank sur le véhicule mais je ne lâcherais pas une bombe d’une tonne dessus »

Le journal ajoutait que la « Procédure Hannibal » avait été suspendue au début des années 1990 : trop controversée par des officiers supérieurs qui estimaient que la vie était sans prix et qu’il fallait laisser le choix aux soldats.

Mais elle a été réactivée en 2006, après l’enlèvement du soldat Gilad Shalit. La directive ne permet toujours pas de tuer un soldat enlevé. Sauf qu’il existerait depuis lors une « loi orale » permettant « d’interpréter » les « actions nécessaires »….

Ce que confirme Nanojv****, un autre site très à droite : « Hannibal existe bien. (…)  Il va de soi que tuer délibérément un soldat aux mains de ses ravisseurs constituerait un ordre illégal. Tout repose donc sur la capacité de discernement en temps réel ».

Une ambiguïté qui a permis à l’actuel chef d’Etat Major Benny Gantz d’affirmer, en 2011***** : «Hannibal » est un terme imaginaire. L’armée israélienne ne tue jamais ses propres troupes intentionnellement ».

Mais qui ne change rien sur le terrain. Difficile de croire que le violent bombardement de Rafah n’a rien à voir avec «Hannibal ». Mais est-ce lui ou le Hamas qui a tué le sous lieutenant ? On ne le saura sans doute jamais : on n’a quasi rien retrouvé du corps…

Ce qui ne modifie rien au principe sous-jacent : mieux vaut un soldat tué (par Tsahal) qu’un soldat prisonnier. En sa faveur, le fait qu’effectivement, l’enlèvement d’un soldat met Israël en transes (sans parler de celui d’une soldate, ce fantasme absolu des terroristes).

Imaginons que le Hamas ait bien capturé H. Goldin : cela aurait fait perdre la face au gouvernement en réduisant à néant l’indispensable bilan victorieux qu’il veut présenter aux Israéliens avant un cessez-le feu.

Pire, cela aurait conforté les pressions de l’extrême-droite pour réoccuper l’entièreté de la bande de Gaza sous prétexte de le récupérer.  Bilan prévisible : encore une cinquantaine de soldats israéliens tués (au minimum) plus un nombre incommensurable de Palestiniens.

En tuer un pour en sauver cinquante : pour des chefs de guerre, il y a-t-il lieu d’hésiter ? Oui mais non : comment peut-on envisager d’envoyer  l’armée israélienne tuer un soldat israélien ? L’acte serait (est) d’une totale immoralité et d’un cynisme glacé.

Car avec ce genre de comptabilité, on justifie tout : la torture, l’assassinat de civils ou, en remontant dans l’histoire, le choix des autorités juives des ghettos de Pologne de sacrifier une partie de la population afin  –croyaient-ils- de sauver le reste.

Dans ce débat douloureux, on ferait le choix du refus. A chacun, en conscience, de faire le sien.

*http://jssnews.com/2014/08/01/israel-le-protocole-hannibal-mis-en-place-pour-abreger-les-souffrances-du-soldat-captif-hadar-goldin/

**http://www.nytimes.com/2014/08/04/world/middleeast/israel-gaza conflict.html?action=click&contentCollection=Middle%20East®ion=Footer&module=MoreInSection&pgtype=article&_r=0

***http://www.haaretz.com/the-hannibal-procedure-1.9412

****http://nanojv.wordpress.com/2014/07/21/nohal-hannibal-2/

*****http://www.i24news.tv/app.php/fr/actu/international/moyen-orient/39013-140802-analyse-enlevement-de-l-officer-goldin-4-scenarii

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