‘Jeunocide’ à Gaza ou quand le parti-pris rime avec l’ignoble

Des journalistes militants et des prétendus spécialistes du Proche-Orient ont décidé de faire des enfants palestiniens les cibles premières et préméditées de la soldatesque sioniste. Certains recourent au néologisme absurde de « jeunocide » pour qualifier la politique israélienne à Gaza.

J’ai lu avec consternation dans La Libre Belgique du 9 août dernier, une étonnante interview d’un soi-disant expert du Moyen-Orient. Dans la catégorie du n’importe quoi, il est difficile, en effet, de faire mieux. Car non content de manier des concepts qu’il ne maîtrise pas (« politicide »), notre homme, Sébastien Boussois, offre aux lecteurs de La Libre Belgique, un concept de son cru, le « jeunocide », pour caractériser ce qu’il estime être la politique israélienne à Gaza.

Notre expert décèle, en effet, dans le chef des Israéliens la « volonté terrifiante, en visant les écoles, les hôpitaux – et pas seulement parce que le Hamas y cache ce qu’il veut–, de couper à la racine toute possibilité à cette société de perdurer ». A l’en croire, les 400 personnes de moins de 18 ans, victimes des tirs israéliens ne seraient pas le fruit du hasard mais témoignerait bien de la « volonté de préempter l’avenir de cette population en agissant à la racine ». 

Dans sa démonstration, notre spécialiste n’hésite pas, à la suite du négationniste Garaudy, de prendre à témoin la… Bible. Il compare la résistance des Palestiniens à celle des Philistins qu’il présente comme les victimes des « tribus d’Israël, il y a plus de trois mille ans ». L’image est belle sauf qu’elle est trompeuse : à l’époque de Samson et de David, les déshérités, c’étaient les Hébreux, pas les Philistins, ces flamboyants héritiers de l’empire crétois.

Passons sur ce manque de culture historique. Le scandale est bien ailleurs. Il réside précisément dans l’invention et l’utilisation du concept de « jeunocide », comme si notre « expert » ne savait que le propre même du crime de génocide est de viser les… enfants, c’est-à-dire de briser à jamais la filiation. Dans tous les cas de génocide, de l’Arménie au Rwanda, les enfants ont toujours été les cibles prioritaires des bourreaux. Comme le rappela à maintes reprises mon maître Maxime Steinberg, aucun enfant juif de moins de 13 ans ne revint d’Auschwitz…

Est-ce à dire que les Israéliens seraient des génocidaires pour viser « sciemment les écoles et hôpitaux gazaouis » ? Telle serait donc la question. La réponse est aisée. Si l’objectif des Israéliens était d’exterminer les Palestiniens en s’en prenant prioritairement aux enfants, les victimes de moins de 19 ans ne se compteraient pas en centaines (400) mais en centaines de milliers, comme dans le cas des génocides des Arméniens, des Juifs et des Tutsi. Même les 90.000 enfants syriens assassinés par le régime d’Assad ne ressortissent pas d’une volonté génocidaire spécifique.

La vérité est plus prosaïque. Toute guerre est sale par définition, mêmes les plus justes. Comment oublier, les 20.000 civils français, parmi lesquels des milliers d’enfants, qui périrent des bombardements alliés préparatoires au débarquement ? Je ne connais pourtant aucun historien, mis à part d’extrême droite, qui viendrait à accuser les Américains de visée « jeunocidaire ». Le total des pertes palestiniennes (2.000 personnes, combattants compris) dénote, au contraire, de la volonté des Israéliens d’épargner, autant que faire se peut, les populations civiles. Je ne connais aucune autre armée au monde qui prévient, notamment par téléphone, les habitants des maisons d’où sont tirées des roquettes homicides.

Devrais-je rappeler à M. Boussois que les Israéliens n’auraient aucune difficulté à raser entièrement la bande de Gaza s’ils le désiraient. Rien n’est plus simple, en effet, que de tuer par milliers des civils innocents. Les statistiques morbides des génocides avérés du 20e siècle en témoignent.

On pourrait résumer le génocide des Arméniens par l’assassinat quotidien de quelques 1.800 civils pendant deux ans, la Shoah de 4.500 Juifs par jour et ce, pendant 4 ans, le génocide du Rwanda par l’assassinat quotidien de quelques 10.000 tutsi pendant 100 jours. Même dans le cas des 180.000 morts civils syriens, on ne saurait évoquer la notion de génocide. Dans le cas des Yezidis d’Irak, la question reste malheureusement ouverte.

Nous ne pouvons dès lors, que nous s’interroger sur les véritables raisons qui poussent tant de journalistes, militants et prétendus spécialistes à faire des enfants palestiniens les cibles premières de la soldatesque sioniste.

N’y a-t-il pas lieu de convoquer, ici, les ressorts de l’antijudaïsme chrétien qui pose, depuis les croisades, les Juifs (pas les sionistes) en tueurs d’enfants. Avec le déicide, l’infanticide fut le principal justificatif des massacres de Juifs en 1144 à Norwich (Angleterre) et en 1946 à Kielce (Pologne). Le mythe du  Massacre des innocents (cf. magistrales toiles de Breughel) colle décidément à la peau des Juifs. Saviez-vous que notre cher Manneke pis serait, à croire l’une des versions de la légende, un petit enfant chrétien qui aurait échappé à son bourreau juif ! A travers son concept absurde de « jeunocide », M. Boussois ne fait ainsi qu’actualiser un antisémythe décidément bien ancrée dans l’inconscient collectif chrétien.

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