Guerre et paix

Dans cette opération qui ne devait pas durer plus d’un mois, le Hamas tient bon face à la puissance de feu israélienne. Doit-on se préparer à une guerre d’usure ou à la signature d’un accord sur la levée du blocus de Gaza en contrepartie de sa démilitarisation ?

Dans ce contexte trouble, il est encore plus hasardeux d’évoquer la reprise des négociations entre Israéliens et Palestiniens.

(Cette analyse de Denis Charbit a été faite juste avant la décision de cessez-le-feu « illimité » entre les deux parties).

Le mois de juillet 2014 restera mémorable. La région est connue pour être fertile en rebondissements. Un événement succède à un autre avec une intensité d’émotions en crescendo. On n’a pas eu le temps cette fois d’élaborer ce qui venait d’arriver – l’enlèvement et l’assassinat des trois jeunes Israéliens, celui du jeune Arabe, enfin, l’opération elle-même. Faut-il établir le lien entre eux ? Y a-t-il un lien de cause à effet ? Les assassins du petit Mohammed le prétendent pour leur part. Dès que l’on a retrouvé les trois corps, ils sont partis en chasse. Une chasse à l’enfant. Pour ce qui est du Hamas, les premières
roquettes ont été lancées en signe de représailles à la vague d’arrestations sans précédent menée par Israël, parallèlement aux efforts pour retrouver les trois adolescents vivants et leurs ravisseurs. On soupçonne Netanyahou d’avoir entretenu l’espoi
r de les retrouver, alors que tous les signes indiquaient leur
élimination peu de temps après leur enlèvement. On tenait là un but explicite et légitime. Implicitement, on poursuivait l’objectif de frapper le Hamas en Cisjordanie. Netanyahou a proposé alors au Hamas à Gaza de cesser l’escalade et de rétablir le silence (toujours relatif, il est vrai). Le Hamas a refusé. La guerre pouvait commencer.

« Le silence contre le silence »

Le Hamas avait son récit et ses justifications : ne pas laisser sans riposte l’action israélienne menée en Cisjordanie. Israël tenait son double alibi. Premièrement, son action en Cisjordanie n’était pas arbitraire, mais la conséquence directe de l’enlèvement des trois garçons, dont les ravisseurs étaient identifiés comme appartenant au Hamas. Deuxièmement, et c’est cette déclaration que l’on a retenue, Israël a formellement proposé « le silence contre le silence », et c’est le Hamas qui a rejeté l’offre qui aurait pu changer le visage de cet été 2014. Cette demande israélienne a été réitérée quelques jours plus tard, lorsqu’Israël a accepté la proposition de cessez-le-feu négociée par les Egyptiens, laquelle a été rejetée sans état d’âme par le Hamas. Cette double précaution israélienne n’est pas fortuite. Elle est, à vrai dire, une précaution indispensable. C’est cette ultime proposition de faire baisser la tension et rejetée par le Hamas qui conforte dans l’opinion israélienne le sentiment, et même la conviction, qu’une fois de plus, la guerre doit être conduite, bon gré mal gré, faute de choix (ein brera). Last but not least, c’est la condition impérative pour être reconnue par la communauté internationale en état de légitime défense : ils ont tiré les premiers, nous avons proposé un cessez-le-feu; celui-ci rejeté, c’est parti pour un nouveau round.

Ce soutien intérieur et extérieur peut être assimilé à un capital dont Israël dispose au début de la partie et qu’il s’apprête à dilapider au cours de la guerre. Lorsque le jeu commence, Israël possède, en quelque sorte, un grand nombre de jetons. Excepté ses roquettes et ses missiles, le Hamas n’a rien ou presque, si ce n’est l’appui du Qatar et de la Turquie et le soutien des forces politiques radicales de par le monde. Seulement, et cela devient la loi du genre, Israël va dilapider ces atouts au cours des événements, et ce, à cause des zones dans lesquelles se déroulent les opérations militaires : les zones denses et urbaines de la bande de Gaza. C’est là que se logent et se terrent les combattants du Hamas. C’est le champ de bataille approprié, celui-là même qui permet de réduire ses propres pertes, mais augmente d’autant les pertes civiles. A mesure que le bilan s’alourdit, que les images du massacre circulent dans le monde, le crédit de départ dont disposait Israël initialement s’épuise. On peut bien fustiger le Hamas qui expose ainsi la population palestinienne à de redoutables risques. Il ne semble pas rencontrer de difficultés majeures à convaincre les Gazaouis que la résistance à l’ennemi vaut bien leur sacrifice sur l’autel de la cause. Et assez vite, le monde commence à se poser des questions.

Objectifs tactiques

Pour essayer de sauver la face et de préserver encore cette confiance, Netanyahou a tenu à fixer des objectifs de nature tactique : rétablir le silence dans la région sud d’Israël régulièrement pilonnée par les roquettes, réduire les capacités d’agression du Hamas, enfin et surtout, identifier les tunnels dont les Israéliens ont découvert l’existence et l’ampleur. Plus d’une trentaine de tunnels creusés à partir des habitations les plus proches de la frontière et pénétrant en territoire israélien, pour aboutir à quelques mètres des localités israéliennes. On a laissé entendre que le Hamas s’apprêtait à lancer à partir de ces tunnels une opération conjointe lors des fêtes du Nouvel an. L’attentat aurait tourné au carnage, et le choc aurait été immense. Avec le Dôme de fer et le démantèlement par explosion de ces tunnels, le Hamas se trouve ici privé de deux de ses pièces maîtresses dans sa tactique d’agression contre Israël. Reste cependant les obus de mortier qui s’avèrent être à ce jour les instruments les plus meurtriers à la disposition du Hamas. Cet aspect défensif a convaincu une grande partie des Israéliens de la gestion rationnelle et contrôlée des opérations. Une grande partie, mais pas tous.

En effet, tant au sein du gouvernement que dans l’opinion publique, d’aucuns ont estimé que c’était l’occasion ou jamais « d’aller jusqu’au bout », c’est-à-dire d’éliminer le Hamas non seulement comme acteur militaire, mais aussi politique de la scène palestinienne, en commençant par le gouvernement d’Ismaïl Haniyé et l’armée du Hamas (au lieu de s’évertuer à la traiter de « groupe terroriste »).

« Jusqu’au bout » implique la conquête de Gaza, ce qui entraînerait inévitablement un nombre considérable de pertes israéliennes et, parmi les civils palestiniens, une hécatombe. Le paradoxe, c’est que ceux-là mêmes qui sont investis des plus hautes responsabilités (le Premier ministre, le ministre de la Défense et le chef d’Etat-major) se montrent particulièrement réticents, sinon carrément hostiles à ce qui leur apparaît comme le pire des scénarios. Dans cette conjoncture-là de valse-hésitation, le Hamas parvient à tirer son épingle du jeu. Il tient bon face à la puissance de feu déployée par Israël. Il se révèle coriace, tant dans l’arène diplomatique que sur le terrain militaire. Nous ne savons pas grand-chose de ce qu’il lui reste en termes de capacités militaires après plus de cinquante jours de combat. Même le nombre de combattants abattus reste inconnu.

Internationalisation du conflit

Dans la compétition engagée de longue date entre le Hamas et le Fatah, il est encore trop tôt pour déterminer lequel des deux sortira de l’épreuve plus fort qu’il ne l’était auparavant. Le Hamas est-il en mesure de signer un accord qui prévoirait la levée du blocus assorti d’un contrôle international, en contrepartie de la démilitarisation de sa branche armée ? Cela paraît peu probable. Aussi Mahmoud Abbas qui est apparu comme médiateur durant l’opération entend-il bien récolter, lui aussi, les effets de sa position stratégique. Entre la reprise des négociations sous la houlette des Etats-Unis auxquelles il a cessé de croire tant les atermoiements qui ont succédé se sont multipliés, il semble plus confiant dans les résultats d’une internationalisation du conflit avec l’ONU au centre et la Ligue arabe pour alliée.

Netanyahou parle, lui, d’un « nouvel horizon » diplomatique avec Abbas, tandis que Lieberman soutient à présent la résolution de la Ligue arabe de 2001. Un « nouvel horizon », cela paraît dans les circonstances actuelles trop peu et trop tard. En outre, cela respire, une fois de plus, la manœuvre pour temporiser encore et encore. Quant à Lieberman, il devient difficile de saisir sa position. Tantôt, c’est l’homme va-t-en-guerre, tantôt il se souvient de ses fonctions ministérielles. Bref, l’initiative diplomatique tarde à venir côté israélien, où l’on est toujours en retard d’une bataille.

Dans cette affaire, l’attitude américaine présente, elle aussi, une certaine opacité. Que les relations bilatérales et personnelles soient au plus bas, personne n’en doute. Si le lobby pro-israélien aux Etats-Unis avait le pouvoir d’anticiper la date des élections de deux ans, c’est Netanyahou qui serait le plus heureux des hommes. En attendant, les Américains boudent et Obama se révèle un commentateur politique averti lorsqu’il déclare dans un entretien avec Thomas Friedman publié dans le New York Times que Netanyahou est trop fort dans les sondages pour espérer de sa part une décision douloureuse. Le problème, c’est qu’entre les lignes, Obama nous dit également qu’il est trop faible pour peser sur le cours des événements. Dont acte.

Netanyahou est-il donc trop fort ? C’est le cas en apparence, mais la scène politique est forte aussi de rebondissements potentiels, tandis que l’opinion, elle, est toujours susceptible de se révéler volatile en passant de l’enthousiasme à la morosité, même si l’on manque cruellement d’un leader de gauche capable d’incarner l’espoir. 

Un « dommage collatéral » dangereux
Quelques mots sur ce qu’il est advenu d’Israël, à l’intérieur et à l’extérieur : une touchante vague de solidarité a déferlé pour témoigner de sa confiance et de son affection spontanée envers nos soldats qui restent plus que jamais des enfants à nos yeux. L’attitude est compréhensible : ils n’ont pas goûté encore à la vie, et la disparition de l’un d’entre eux est l’interruption brutale d’un avenir qui ne sera plus. Cette guerre a démontré également l’héroïsme ordinaire des gens du sud, de Sderot à Ashdod, d’Ashkelon à Netivot et les kibboutzim et moshavim situés à la périphérie de la bande de Gaza. Cette solidarité déployée en temps de guerre, alors qu’elle manque cruellement en temps de paix, a eu cependant un grave revers : une chasse aux sorcières a été menée envers celles et ceux qui osaient défier le consensus ambiant et exprimer une voix critique à l’égard de l’opération. Les réseaux sociaux ont été la plate-forme privilégiée pour faire circuler cet effroyable discours de la haine.
La solidarité n’excuse pas la haine. Et qu’on cesse de jouer les Narcisse pour éviter de regarder le visage déformant que le miroir nous a tendu. La parole de compassion pour les civils palestiniens n’est pas une parole de trahison, et nous sommes bien mal barrés si le consensus prétend le contraire. Il est insupportable que les mêmes qui ont éprouvé en Israël une émotion réelle, sincère, admirable envers les trois adolescents enlevés et assassinés se soient réfugiés dans un tel déni de ce qui se commettait en notre nom à Gaza. 
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