Un été couvert d’insultes

Les Juifs de Belgique ont beau refuser l’importation du conflit israélo-palestinien, les conséquences des opérations militaires israéliennes en réaction aux attaques du Hamas paraissent inévitables. Le conflit à Gaza a fait la une des médias pendant un mois, avec lui, son lot d’insultes envers la communauté juive. Des signalements antisémites multipliés par cinq, selon le site antisemitisme.be

Si les responsabilités du conflit peuvent clairement être établies pour certains, pour beaucoup cela reste l’histoire de la poule et de l’œuf. Comme une spirale infernale dont on semble avoir de plus en plus de mal à sortir. Quoi qu’il en soit, et bien souvent sans connaitre les tenants et les aboutissants d’un conflit qui parait éternel, nombre sont ceux qui croient devoir à tout prix se positionner, depuis la Belgique, pour l’un des deux camps. Avec malheureusement des conséquences directes chez nous : plus de 50 signalements antisémites au 31 juillet 2014, contre 82 pour toute l’année 2013, rapporte le Centre pour l’égalité des chances.

En dépit des efforts qui avaient été entrepris lorsque le conflit a commencé à prendre de l’ampleur pour empêcher que celui-ci ne s’importe en Belgique -on se souvient de l’appel notamment lancé par le CCOJB pour le maintien de relations respectueuses entre les communautés juive et musulmane-, les histoires les plus nauséabondes ont été relayées par les médias. A commencer par celle de cette Juive religieuse qu’un magasin de vêtements anversois a refusé de servir. Et la vendeuse de confirmer à Michael Freilich, rédacteur en chef de Joods Actueel, revenu sur les lieux avec une caméra cachée : « Ne pas vendre aux Juifs est une façon de protester contre ce qui se passe à Gaza ».

Selon le même schéma, fin juillet, c’est une Juive anversoise de 90 ans, souffrant d’une fracture à la côte, qu’un médecin de garde refusait de soigner, avant de déclarer au fils qui lui demandait des explications : « Envoyez-la quelques heures à Gaza. Après, elle ne sentira plus la douleur ». L’Association des médecins généralistes d’Anvers a demandé au médecin qu’il présente ses excuses, ce qui n’a pas empêché la famille de déposer plainte.

A Bruxelles aussi, Corinne peut témoigner des tensions résultant de l’actualité au Proche-Orient. Sa fille Audrey (nom d’emprunt), 15 ans, vient d’en faire les frais. « Alors qu’elle était en vacances avec son mouvement de jeunesse, elle a posté sur Facebook un message de soutien aux soldats israéliens. Quelques heures plus tard, pas moins de 288 messages de haine envahissaient sa page ! Beaucoup de ces messages venaient d’élèves musulmans de son école, une école de la Ville de Bruxelles où j’ai moi-même fait mes études. Le préfet a toujours été vigilant et avait déjà renvoyé un jeune après l’attentat au Musée juif, lequel avait déclaré qu’il aurait voulu “être là pour tuer plus de sales Juifs” ! ». Corinne poursuit, indignée : « Nous avions volontairement choisi une école de la ville pour avoir un équilibre avec son mouvement de jeunesse juif, mais pour des raisons de bien-être, nous sommes aujourd’hui contraints de l’inscrire dans une école juive ».

Virtuellement aussi, le conflit fait rage et s’importe chez nous. Les menaces et insultes de ces dernières semaines en ont convaincu plus d’un de changer de pseudo sur Facebook, 50% des signalements antisémites provenant des réseaux sociaux. Après la mort du premier soldat, Eitan Barak, Az Kall a « liké » un site de Tsahal, bien à ses dépens. « J’ai juste écrit : “Un, c’est trop, j’espère qu’ils reviendront tous en paix” et l’instant d’après, je me faisais traiter de tous les noms, parfois prise en aparté », raconte-t-elle. « Dès qu’on soutient Israël, on se fait systématiquement agresser ! Etant commerçante, j’ai préféré changer de pseudo et beaucoup de mes amis ont fait comme moi ».

Indignation sélective

Les rares qui, du côté politique, ont osé se positionner en faveur d’Israël ont pu se rendre compte de la difficulté de la tâche. Dans une lettre ouverte, cosignée par quelque 120 médecins, le prof. Marc van Ranst, virologue à l’UZ Leuven, n’a pas hésité à utiliser le mot « Gazacaust » pour qualifier la situation à Gaza, suscitant l’indignation de la communauté juive. Connu pour sa proximité avec celle-ci, l’échevin (N-VA) Ludo Van Campenhout, bourgmestre f.f. d’Anvers pendant les vacances, en remplacement de Bart De Wever, s’est empressé de dénoncer une « indignation sélective ». « Ces mêmes personnalités ne disent rien lorsque trois jeunes Israéliens sont tués », affirme celui qui déclare publiquement soutenir Israël « à 100% », tout en prônant la solution à deux Etats. « Tout le monde veut une solution durable pour la paix, mais ce n’est pas possible avec un partenaire comme le Hamas, qui reprend systématiquement les hostilités et refuse de reconnaitre Israël. Israël a le droit, mais surtout le devoir de défendre son peuple ». Attaqué pour ses positions sur son mur Facebook, Ludo Van Campenhout s’interroge : « Pourquoi toutes ces personnes qui se disent “de gauche et pour la paix” prônent la haine pour faire passer leurs idées ? », avant de rétorquer à ses opposants : « La réponse militaire israélienne disproportionnée ? C’est absurde. Si on avait répondu de façon proportionnée pendant la Seconde Guerre mondiale, on y serait encore ! Pour ce qui est du boycott des produits israéliens (le gouvernement fédéral souhaite mettre en place un label pour les produits provenant des colonies, un label non obligatoire qui aurait pour objectif d’informer le consommateur, ndlr), il est tout simplement scandaleux. Un gouver-nement en affaires courantes n’a d’ailleurs pas le droit de prendre ce genre de décision ».

Début août, les déclarations d’un membre du CD&V, Hassan Aarab, créaient un nouveau scandale en Flandre, après que l’intéressé eut posté sur son compte Facebook : « Si Hitler n’a pas fait déporter tous les Juifs, c’est pour (nous) montrer pourquoi il voulait les exterminer ». Comme le Forum, la Ligue belge contre l’antisémitisme (LBCA) a porté plainte, réclamant aussi son exclusion du parti, ce qu’a d’ailleurs fait le CD&V la semaine suivante et l’on ne peut que s’en féliciter. Contacté par le directeur du Centre pour l’égalité des chances, Jozef De Witte, Hassan Aarab a accepté de présenter ses excuses et d’entamer un dialogue avec la communauté juive (lire notre encadré). « Trop facile », selon Samuel Markowitz, conseiller communal (Open VLD) à Anvers. « Il faut distinguer les responsabilités d’un comique de celles d’un mandataire politique », estime-t-il. « La loi prévoit d’ailleurs une sanction plus lourde pour le second. Le CD&V a pris la bonne décision en l’excluant du parti, mais j’ai demandé de mon côté qu’il soit poursuivi sur le plan judiciaire. Aujourd’hui, les gens oublient très vite, mais les antisémites eux n’oublient pas qu’ils le sont ! ». Samuel Markowitz dénonce également le manque d’équilibre des médias. « On peut se demander pourquoi toutes les vidéos montrant les tunnels ne sont pas sorties pendant les bombardements. Cela prouve que les rédactions en disposaient, mais ont fait le choix d’attendre avant de les diffuser… ».

Réactions en chaîne

Michael Freilich (Joods Actueel) parle d’une « explosion virtuelle d’antisémitisme » ces dernières semaines : lettres d’insultes reçues par sa Rédaction, menaces…, « un antisémitisme qui a toujours été là, mais qui refait aujourd’hui surface », affirme-t-il. « Les gens nous disent : “Je ne suis pas contre les Juifs, je suis seulement anti-Israël”, mais cet antisionisme on le sait sert souvent de façade à l’antisémitisme ». « S’il y a quelques années, on considérait comme grave une insulte ou un propos antisémite, l’insulte “Sale Juif” est presque devenue banale et acceptée, même par les Juifs qui, sur Internet, se sont résignés », déplore antisémitisme.be auquel s’adressent la plupart des victimes. Le site comptabilise depuis le conflit à Gaza cinq fois plus de signalements pour la même période l’an dernier (23 signalements retenus en juillet 2014, contre 5 en juillet 2013), « avec des incidents de type “violent” plus importants à Anvers du fait que la judéité des sujets est plus visible ». Les esprits étaient déjà fortement mobilisés par les affaires Dieudonné et Laurent Louis, suivies de l’attentat au Musée juif, l’enlèvement des jeunes Israéliens et le meurtre du Palestinien. Les images de Gaza n’ont été qu’un nouvel élément déclencheur.

La revue Regards a enregistré de son côté plusieurs désabonnements, avec dans le même temps une augmentation des abonnements inhabituelle pour les mois d’été. Quelques courriers de lecteurs aussi, à la recherche de magasins vendant des produits israéliens, « une façon de réagir au boycott et d’exprimer notre soutien à Israël », nous ont-ils déclaré.

Après avoir participé à la manifestation de soutien à Israël du 27 juillet, ils étaient une quarantaine, certains du groupe « Belgium Stands With Israel », à être du voyage de solidarité organisé par le Kerenn Hayessod début septembre. Sans être israéliens, une majorité des Juifs de Belgique restent attachés à ce pays et se déclarent sionistes. Pour un Israël en paix avec ses voisins, et pour l’existence d’un Etat palestinien.

Jozef De Witte : « Nous privilégions la réparation »
Aux côtés du Consistoire, d’antisemitisme.be, du Forum et du CCOJB, le Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme participe à la cellule de veille de l’antisémitisme créée par les ministères de l’Intérieur et de la Justice en 2012. Son directeur a répondu à nos questions.
Comment analysez-vous la situation actuelle ? Comme lors de l’opération « Plomb durci » en 2009, nous nous attendions à une augmentation des actes antisémites, comme d’ailleurs des actes islamophobes. Si chaque Juif est associé au gouvernement israélien, chaque musulman est associé à celui du Hamas. Nous avons constaté une hausse des messages de haine, surtout sur internet, mais aussi dans les différentes manifestations qui ont eu lieu.
Ces messages de haine sont-ils punissables par la loi ? La loi contre le racisme et l’antisémitisme ne concerne pas toutes les formes de racisme. Et tous les actes antisémites ne tombent pas sous le coup de la loi. Pour être punissable par le Code pénal, l’expression du message de haine doit être publique, avec preuve du caractère intentionnel de l’incitation à la haine, à la violence ou à la discrimination, comme, par exemple, sa répétition. Au civil, l’intention ne doit pas être prouvée, un traitement qui crée la différence suffit pour être poursuivi.
Comment réagissez-vous aux signalements qui vous sont soumis ? Nous n’avons pas de pouvoir d’enquête, mais nous pouvons déposer plainte pour stimuler les poursuites. Tout le monde est d’ailleurs libre de déposer plainte auprès de la police ou du Parquet, sans notre intervention. Une fois le signalement retenu, nous contactons l’autre partie. Une majorité des gens veulent une solution négociée. Cela a été le cas avec le mandataire CD&V qui avait tenu des propos négationnistes sur Facebook. A notre demande, il s’est excusé et engagé par écrit à entamer un dialogue avec la communauté juive d’Anvers. Nous privilégions la réparation aux actions en justice, beaucoup plus longues (1% des signalements). Nous voulons faire avancer la société, et nous estimons qu’elle avance lorsque quelqu’un condamne ses propres propos. Cela permet de mettre fin instantanément au message de haine, puisque plus personne ne peut s’appuyer sur ce qui a été dit. Il reste par ailleurs essentiel que les victimes signalent ce qui se passe, pour que notre société sache où elle en est.
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