Haïm Korsia, un Grand Rabbin patriote

Nouveau Grand Rabbin de France, Haïm Korsia possède un profil atypique, à la croisée des mondes laïques et religieux. Aumônier général israélite des armées, le voilà élu pour un mandat de sept ans à la tête du rabbinat français. Sept années pour marquer de son empreinte un judaïsme français en quête de régénération.

Avant d’aborder les grands axes de votre mandat de Grand Rabbin de France, parlons un peu de la Belgique et de ce qui vous vient à l’esprit lorsqu’on vous parle de Bruxelles.

Haim Korsia : Bruxelles, très important, au-delà de l’image d’Épinal et de la sympathie que l’on peut avoir pour les grandes figures nationales belges, j’y suis très attaché. J’y étais il y a deux mois, avant l’été. Dans notre histoire commune, il y a aussi quelque chose d’important avec la Belgique. Le 29 aout 1914, le grand rabbin Abraham Bloch meurt sur le champ de bataille, dans les Vosges, alors qu’il tend un crucifix à un soldat chrétien. Son frère, Armand Bloch, grand rabbin de Bruxelles, va lui passer six mois en prison, car il refusera de rompre son serment d’allégeance au Roi des Belges au profit de l’occupant allemand, pendant la Première Guerre mondiale. Se faisant, il incarne une certaine idée de la résistance, de la belgitude. Armand Bloch incarne parfaitement l’identité belge et c’est là tout le génie du judaïsme que de se glisser dans les interstices des identités pour leur donner corps. Ou bien, dit autrement, les Juifs sont le liant entre toutes les identités d’un corps social. Finalement, de la même façon que la Kahina au 7e siècle incarnait l’identité berbère elle qui était juive, voilà un grand rabbin qui incarne l’identité belge.

J’ai de la tendresse pour Bruxelles et pour Anvers. Anvers c’est pour moi la synagogue de Benjamin Muller, le cantor. Quand j’étais à Reims, il m’est arrivé de faire le voyage jusqu’à Anvers uniquement pour écouter les slihot, le premier soir des slihot, à minuit le samedi soir avant Roch Hachana. Je prenais la voiture et faisait la route de Reims à Anvers !

Avant de débuter l’entretien, nous parlions de l’attachement des Belges au concept de laïcité, un mot omniprésent, jusque dans le sigle du CCLJ…

H. Korsia : Je suis très surpris de la tendance des Belges à vouloir tout laïciser. Quand j’étais dans le monde militaire, les Belges, avec les Hollandais, étaient les seuls à avoir une aumônerie laïque. Moi, par nature, je suis religieux puisque je suis juif, mais je suis aussi très laïque. Je peux parler à celui qui a un culte comme à celui qui n’en a pas. Les Belges ont eux une aumônerie laïque, c’est-à-dire quelqu’un qui n’est pas ancré dans une religion, mais qui possède tout de même une forme d’humanisme. Je n’ai jamais véritablement compris ce mouvement qui tendrait à vouloir oblitérer radicalement ses racines religieuses ou bien embaucher exclusivement quelqu’un qui n’ait aucune racine religieuse.

Estimez-vous que le message porté par le Grand Rabbin de France puisse être audible par les Juifs belges ?

H. Korsia : La Belgique est accrochée au phénomène du judaïsme français. N’oublions pas que le Grand Rabbin de Bruxelles, Albert Guigui, un homme très ouvert, très fin, qui a une vraie implication dans les arcanes européennes, est lui-même français.

Bruxelles est d’ailleurs un endroit clé ce qui est de l’avenir du judaïsme européen…

H. Korsia : Les enjeux y sont forts : l’abatage rituel, la circoncision, la laïcité et toutes les questions liées aux pratiques religieuses et à la liberté religieuse. En France, on parle de liberté religieuse comme de liberté de conscience, l’Europe tend à prendre position sur des pratiques qui sont plus structurantes d’un culte. Tout cela fait qu’il existe une grande proximité entre les communautés françaises et belges, ce que nous avons malheureusement constaté récemment avec l’attentat du Musée juif, puisqu’il semble que ce soit un Français qui a perpétré ses crimes en Belgique. On a un destin lié, et puis, j’ai une grande tendresse pour la Belgique. Au niveau du traitement des enfants handicapés, autistes, trisomiques, la législation belge est beaucoup plus au service des familles que ne l’est la France. J’ai des amis qui ont dû placer leur enfant en Belgique. Pareil en termes de maison de retraite casher. Ce respect des enfants en positon de faiblesse et des personnes âgées est à l’honneur de la société belge. Il faut rappeler que ce sont là des valeurs que l’on porte dans le judaïsme, je pense au verset de la Bible qui parle de la sortie d’Egypte voulue par Moïse, avec les plus jeunes et les personnes âgées. C’est important.

Entre l’importation du conflit israélo-palestinien, les actes antisémites à Paris et Sarcelles, l’explosion de l’alya des Juifs de France, votre mandat commence fort. Y étiez-vous préparé ?

H. Korsia : Je pensais qu’il y aurait un temps de latence me permettant d’installer l’équipe et la manière dont je travaille. Je n’ai pas le temps de le faire, je dois gérer immédiatement des situations lourdes : le meurtre terrible des trois enfants israéliens puis la mort du jeune Palestinien, les attaques odieuses contre les synagogues à Paris. Et puis, les répétitions de ces attaques. La Roquette, puis Sarcelles. Clausewitz dans la guerre parlait de brouillard. Ce brouillard impose de s’occuper de l’urgent. Et l’urgent empêche de se poser pour réfléchir à l’important. Je continue par exemple à voir des comités de province. On me l’a reproché, mais il faut le faire. Il faut maintenir le contact avec des communautés qui se sentent abandonnées.

On vous demande souvent de commenter le conflit israélo-palestinien. Comment fait-on comprendre au public et aux médias que ce n’est pas votre rôle, vous qui êtes Grand Rabbin de France ?

H. Korsia : Lorsqu’on me demande un avis, je dis la chose suivante : je maintiens que nous avons le droit d’avoir des subjectivités. En France c’est comme cela. En France on peut manifester pour ses subjectivités, mais jamais en interdisant d’autres subjectivités. Le destin du peuple d’Israël est d’être dans une solidarité active avec l’Etat d’Israël. Mais cette solidarité ne fait pas de nous des moins bons citoyens que les autres. La France n’est pas une marâtre jalouse de la tendresse que l’on peut avoir pour Israël. Pourquoi ? Ce n’est pas compliqué ! Car les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité, je sais qu’on les trouve également en Israël. Ainsi la vocation de la France c’est la vocation profonde du judaïsme. Le rêve d’Israël est de bâtir une société où les valeurs françaises seraient pérennes. Comme dans tout pays, y compris en France et ce qui m’intéresse est la France, il y a du chemin pour faire en sorte que la devise nationale soit vécue par tous. C’est un combat sans fin que de permettre à notre société de porter cette espérance. J’étais hier dans le Vercors. Il faut se rappeler que des gens se sont battus et sont morts pour ces valeurs. Et ils l’ont fait dans la fraternité. Dès qu’il y a de la fraternité, il y a quelque part le rêve potentiel de la France. Quand au fin fond du Rwanda, du Soudan, en haut du Kivu, des gens qui espéraient se sont retrouvés, ils voulaient de cet idéal. C’est le poids de notre culture et de notre tradition. C’est que je dis aux Juifs qui font leur alya : vous resterez toujours français d’abord par la langue, ensuite par l’espérance.

L’alya justement. Il s’agit là d’un phénomène qui touche un nombre croissant de juifs français et européens. Comment faire en sorte que le rêve français existe encore et que les Juifs qui sont encore en France veulent y rester ?

H. Korsia : Je peux reformuler ? Dire « les juifs encore en France », cela signifie que vous êtes dans une logique d’abandon. Cela j’ai du mal à l’accepter. Pour moi, cela n’existe pas ! Depuis quand les Juifs abandonnent et abdiquent ? Pendant la guerre, le 8 janvier 1944, le grand rabbin Kaplan réunit les neuf membres du Consistoire et se demande s’il faut fermer ou non les synagogues qui sont devenues de véritables souricières. Un vote a lieu et conclut, à cinq voix contre quatre, qu’il faut fermer les synagogues, mais en laissant l’appréciation aux rabbins de les ouvrir ou non. Aucune synagogue ne fermera. En 1944, face à la Collaboration et aux nazis, nous n’avons pas fermé les synagogues et en 2014, on voudrait le faire ? Non. Le judaïsme n’a jamais fui. Nous n’avons jamais baissé la tête, sauf devant notre créateur. On ne va pas accepter que 2.000 ou 3.000 fous furieux nous mettent dehors de notre pays, un pays dont nous sommes les fibres et le génie. Le judaïsme est une façon d’être debout. Ce que dit Edmond Fleg. En 1943, à Lyon, Touvier venait balancer des grenades sur la synagogue. Les Juifs ont continué à prier. Quand on a traversé tout cela, vous savez… Ce qui nous percute est que nous ne nous attendions plus à cela. Cela remet en cause notre capacité à vivre ensemble, à « faire société », comme le disait l’anthropologue Maurice Godelier. Ne pas abdiquer est un principe inscrit dans les racines mêmes du judaïsme. C’est Mardochée qui ne plie pas contre Aman.

Ne vous sentez-vous pas seul à défendre cette position, dans une communauté juive française qui a les yeux rivés sur Israël ?

H. Korsia : Il faut reparler de la France, car la communauté juive s’est enfermée dans une sorte de dédain et je dirais presque d’extra-territorialité pour certains. Voilà pour quoi ma campagne était une chose à laquelle peu croyaient. Tout a commencé avec une petite équipe contre des armadas. Nous, nous avons parlé de religion et de patrie. Je veux reparler de la France à la France. D’abord à la communauté juive et ensuite à la communauté nationale. Comme l’a très bien dit le Premier ministre : si en France l’apport du judaïsme était moindre, ce ne serait plus la France !

Au sujet du « guet » et de la crise qui a secoué vos prédécesseurs, des mesures vont être prises ?

H. Korsia : Nous avons stabilisé la situation et rappelé quelques règles de fonctionnement. Mon engagement est de faire en sorte que chacun et chacune soient entendus. Deux médiateurs ont été nommés pour régler ces sujets importants, pour être à l’écoute. C’est une nouveauté. Un homme et une femme selon ce qui suit : un de province, un de Paris, un Ashkénaze, un Séfarade. 

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