La Bessarabie, vous connaissez ? Autrefois république soviétique, cette région se répartit désormais sur quatre pays : la Roumanie, la Moldavie, l’Ukraine et la Transnistrie, cette dernière ayant la particularité de n’avoir aucune existence formelle, puisqu’elle n’a été reconnue par personne. Voyage auprès de ces communautés juives à la vie fragile.
Autrefois, les villes principales de Bessarabie -Kichinev (aujourd’hui Chisinau), Tiraspol et Iasi- abritaient d’importantes communautés juives. Celles-ci ont survécu tant bien que mal aux pogroms sous le régime tsariste, à la Shoah lors de l’occupation par les troupes nazies, aux persécutions sous le régime stalinien, aux conflits qui ont secoué la région lors de la chute du régime communiste, à une situation économique difficile durant une décennie. La population juive, de plus de 225.000 à la fin du 19e siècle, a fondu comme neige au soleil et aujourd’hui ne dépasse guère les 15 à 20.000 âmes. C’est au phénomène des mariages mixtes et de l’assimilation qu’elle se trouve désormais confrontée.
Kichinev, Pâques 1903
Un jeune garçon russe chrétien, Mikhail Ribalenko, est retrouvé mort dans la ville de Dubassari, une quarantaine de km à l’est de Kichinev. Bien que les faits pointent comme auteur du crime des proches du gamin, l’accusation de crime rituel est lancée et, sous l’œil bienveillant du ministre de l’Intérieur Plehve, un pogrom est déclenché. Il se poursuivra pendant trois jours : 47 (ou 49) Juifs sont tués, 92 gravement blessés, 500 légèrement blessés et plus de 700 habitations sont pillées et détruites. Ce sera pour le poète Chaïm Nachman Bialik l’occasion d’écrire son poème Be-ir Ha Harega (« Dans la ville du massacre »). Moins de trois ans après, en octobre 1905, en pleine révolution russe, autre pogrom, cette fois à l’incitation des ligues patriotiques qui protestent contre la déclaration du Tsar. Ici, cependant, les Juifs organisent leur auto-défense.
Aujourd’hui, il ne reste que peu de souvenirs de cette période : un monument dans un parc au nord de Chisinau, anciennement Kichinev, commémore l’évènement. L’endroit est quasiment désert, rares sont les passants qui s’y attardent. Mais pour les Moldaves, l’idée de s’en prendre aux Juifs aujourd’hui semble incongrue. Aucun discours, ni déclaration antisémite du chef du gouvernement de la République de Moldavie qui entretient des relations diplomatiques avec l’Etat d’Israël, et concernant le conflit au Proche-Orient, observe une stricte politique de neutralité.
Avec trois synagogues, dont celle tenue par le mouvement hassidique de Chabad, deux écoles juives -ouvertes également aux non-Juifs-, une bibliothèque, un centre culturel, un club sportif (le Maccabi) et des activités à l’occasion des fêtes, notamment un barbecue et des compétitions sportives réunissant 400 à 500 personnes pour le Lag Baomer, on pourrait croire que tout baigne pour les Juifs de la jeune république moldave. Néanmoins, le Dr. Erik Eughenyi, directeur de l’Institut des études judaïques, nous cite un incident qui remonte à 2008 : la destruction de la « Hanouccia » érigée au parc Pouchkine dans le centre de la capitale. Acte antisémite ? Acte de vandalisme ? Ou simple démantèlement, puisque les formalités administratives n’auraient pas été remplies ? Il préfère ne pas se prononcer. Et le futur, comment s’annonce-t-il ? « L’avenir dépend certes de l’évolution de la situation économique de la Moldavie, mais surtout de la situation politique, notamment dans l’Ukraine voisine, et la manière dont sera résolu le conflit avec la Transnistrie », affirme-t-il.
Transnistrie, ce pays qui n’existe pas
75 km séparent Chisinau de Tiraspol, mais il ne faut pas s’y tromper : un monde de différence. Nous voici dans un pays qui, par nostalgie ou par idéologie, a gardé un parfum de régime soviétique : formalités administratives à remplir par tout visiteur qui y réside plus de 24 heures, bâtiments de couleur sombre, grandes fresques murales à la gloire des « classes laborieuses », interdiction formelle de photographier tout ce qui touche à la sécurité nationale (policiers, militaires, casernes et autres édifices officiels), sans oublier une énorme statue de Lénine en plein centre-ville. Les caractères sont en cyrillique, la langue usuelle est le russe.
En 1991, lorsque la Moldavie et l’Ukraine déclarèrent leur indépendance, la partie orientale de la Moldavie demanda son rattachement à la Russie, demande rejetée à l’époque, Poutine n’étant pas encore aux commandes. Et donc la Transnistrie déclara également son indépendance, qui ne fut reconnue par personne, sauf récemment par l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud, deux provinces sécessionnistes de Géorgie !
Il n’empêche : ce pseudo-pays a son chef d’Etat, son drapeau, sa monnaie. La principale institution juive à Tiraspol est le centre culturel et social « Hesed Hana », dirigé par Anna M. Kondrachenko. Nous la rencontrons dans son bureau en présence d’un interprète puisqu’elle ne parle que le russe. Sa réponse à la situation générale des Juifs ? « Aucun problème », cela semble être le leitmotiv dans la région. Impossible d’en savoir plus et lorsque nous posons la question de l’existence éventuelle d’un antisémitisme dans la population locale, sa réaction est directe : « Je refuse de répondre à des questions d’ordre politique ! ». Qu’en est-il alors de la position des Juifs face à cette situation ambigüe de « ni indépendance ni rattachement » ? A l’instar de l’attitude générale des dirigeants communautaires juifs, c’est une attitude d’extrême prudence qui prévaut ici : ne pas trop se mouiller et voir dans quel sens évoluera la situation afin de ne pas hypothéquer l’avenir.
Iasi, de moins en moins juif
Iasi, 4e ville de Roumanie de par sa population, plus de 300.000 habitants, non loin de la frontière avec la Moldavie, était le siège d’une importante communauté juive, puisque vers les années 1820-1860, près d’un habitant sur deux était juif.
Au nord de la ville, dans l’ancien quartier juif de Targu Cucului, un immense chantier indique l’emplacement de la « Sinagoga Mare », l’une des plus grandes et des plus anciennes de la région : elle date de 1671 et la seule à avoir survécu à l’occupation allemande.
D’une hauteur de 22 mètres, ce qui frappe de l’extérieur, c’est son dôme hémisphérique construit au début du 20e siècle, surmonté d’un lanterneau et couronné par l’étoile de David. Le reste du bâtiment est resté quasiment inchangé depuis le 18e siècle. Le rez-de-chaussée est partiellement enfoui dans le sol. De sérieux problèmes de stabilité, ainsi que des dommages tels que craquelures et fissures dans les murs et dans le système de voussure, putréfaction de la charpente, exfoliation de la pierre, ont nécessité sa fermeture il y a une dizaine d’années.
Depuis 2008, des travaux de rénovation-restauration-reconstruction sont en cours. Six ans plus tard, les travaux n’ont guère avancé, l’intérieur du bâtiment est encore au stade du gros œuvre et rien ne semble indiquer une fin proche des travaux.
Abraham Ghiltman, président de la communauté juive de Iasi et éditeur de la revue Prietenia (L’amitié), nous explique pourquoi : « Le coût des travaux estimé à 2,65 millions de lei (1Ä = 0.22 lei) est principalement financé par l’Institut National du Patrimoine, qui dépend du gouvernement roumain. Vu la situation économique du pays et l’absence cruelle d’autres bailleurs de fonds, il est à prévoir que le rythme des travaux va encore se ralentir ».
Dans les années 1930, il y avait encore à Iasi plus de 35.000 Juifs, soit un habitant sur trois ! Aujourd’hui, il en reste moins de 300, dont une majorité de personnes âgées qui dépendent d’une aide extérieure, notamment le Joint américain. Les jeunes partent, principalement pour des raisons économiques, ou quittent la communauté. Un rabbin à temps partiel, pas d’école juive, car pas d’enfants pour la fréquenter, plus de bar-mitzva depuis des années… Est-ce à dire que lorsque les travaux de restauration de la synagogue seront terminés, il n’y aura plus de Juifs pour la fréquenter ? La question reste sans réponse, mais elle mérite d’être posée.