La LDJ, une bande de zozos ?

Pour Johan Weisz, du site StreetPress* qui a enquêté durant six mois sur la « Ligue de Défense Juive » (LDJ), il s’agit d’un groupuscule qui se bagarre beaucoup…. sur Twitter ou Facebook mais dont la capacité de nuisance est des plus limitée. Extraits.  (O.W.)

Septembre 2012, Jonathan Moadab, jeune web activiste antisioniste de 24 ans aux accointances conspis, gare sa voiture dans le parking de ses parents, dans un pavillon de banlieue parisienne.

Vers minuit, une explosion résonne dans le garage. Jonathan y découvre alors sa caisse taguée « Ligue de défense juive, fais attention à toi ». Une étoile de David est dessinée sur le pare-brise arrière.  L’explosion ? Une bouteille en plastique remplie d’acide et d’aluminium, œuvre d’apprentis chimistes.

La presque « bombe artisanale » a fait un peu de bruit, mais la voiture est intacte. A peine les flics débarquent-ils sur place une demie heure plus tard, que le téléphone de Jonathan sonne, raconte-t-il : « Ce sont les gendarmes qui décrochent et entendent des menaces de mort contre moi et ma famille ».

Les gendarmes « ont rapidement chopé les zigotos », raconte Moadab. Facile : l’auteur des menaces téléphoniques, un mineur de 17 ans, tout émoustillé par son « attentat », « avait appelé depuis son téléphone » et son numéro s’était affiché ! (…)

Les médias ont fait des tartines sur la LDJ – il y a eu largement plus d’articles cette année sur la LDJ que l’organisation ne compte de militants – et c’est toujours la même histoire qu’on te raconte : des jeunes juifs organisés en milice qui s’entraînent au krav-maga et qui tapent des arabes.

Sauf que la « Ligue » en vrai, c’est un peu plus compliqué. Parce que les mêmes qui se présentent comme un mouvement d’autodéfense face aux agressions antisémites tombent aussi sur un gamin feuj du 19e qui a le malheur d’avoir une    «gueule de gitan ».

Ou qui gazent quelques années plus tôt des militants juifs du mouvement de gauche mainstream « la Paix Maintenant ».  Ou encore parce la bande qui va faire exploser le scooter du boss d’un mouvement néonazi va, un an plus tard, participer à la sécurité d’une réunion du Bloc Identitaire.

Dimanche 26 janvier, c’est « Jour de colère ». Des fans de Dieudonné, des ultras de tous poils mêlés à des bonnets rouges et des acharnés de la « Manif pour tous » défilent dans Paris. Sur Twitter, des «quenelliers » ont prévenu : ils feront un crochet à Saint Paul, le quartier juif du Marais, pour venir mettre une raclée aux jeunes juifs.

« Les flics, ils savent tout sur nous ! »

Sur place, une trentaine de jeunes de la Ligue se retrouvent à 14 heures autour d’Hervé, 48 ans, crâne rasé, treillis et parka noir, talkie enfoncé dans la poche avant. Hervé fait un peu plus de deux fois ma largeur d’épaules et je me dis que je n’ai pas envie de me retrouver face à lui dans une baston.

Mais derrière ses airs de super-vigile bodybuildé, Hervé c’est surtout celui qui joue le rôle du grand frère de la bande, celui que les jeunes, âgés de 18 à 30 ans, charrient et font semblant de ne pas écouter quand il leur donne des instructions.

Deux voitures de police et des flics en civils sont aussi de la partie. Hervé positionne des groupes de cinq ou six jeunes autour de la rue des Rosiers. D’autres font des rondes entre la rue des Rosiers et le métro Saint-Paul. Ils tournent, ils tournent… mais les « quenelliers » ne viennent pas.

A 16h30, la nuit commence à tomber. Elie, 21 ans, jeune brun fluet habillé en jogging large, et Liron, un grand blond de 22 ans, ont tourné tout l’après-midi, avec pour seule arme un numéro de téléphone à appeler en cas de problème. Je leur demande bêtement ce qu’ils font là et s’ils font du krav-maga :

« Ah non, il n’y a pas de cours de krav-maga en ce moment. Il faut trouver une salle qu’on nous prête gratuitement, un prof bénévole, c’est compliqué. Nous, on n’a jamais suivi de cours! »

Du coup si les quenelliers débarquent, vous faites quoi ? « Ben, je sais pas ! » Et est-ce que vous pensez qu’ils viendront plus tard ce soir? « Oui, ils viendront ce soir, mais je ne serai pas là. Je dois y aller, j’ai cinéma ! »

A 17 heures, les jeunes ont tous décollé. Et à quelques kilomètres de là, dans la manif « Jour de colère », des ultras crient « LDJ enculés ». Et voilà pour l’affrontement. Sur Twitter, la ligue fanfaronne : « Défendre sa communauté sur Twitter c’est bien mais pour votre honneur, ce sont 50 de nos membres qui on risqué leur vie »

Si les statuts Facebook évoquent des bastons quasi quotidiennes, des skinheads et autres militants pro-palestiniens « mis en déroute », j’ai fait chou blanc à chaque fois, en 6 mois d’enquêtes (…)  

Même scénario « à la marseillaise » pour les « descentes » de la LDJ, comme celle de 2011 dans une cité de Bagneux, que me raconte Eliahou, le vieux chef de la ligue : « Quand on fait une descente dans la cité de Bagneux où Ilan Halimi a été séquestré – faut pas déconner, là-bas tout le monde savait pour Ilan – et bien il faut avoir un courage physique.

Les flics, eux ils n’osent plus y rentrer dans la cité. Et quand ils nous ont vus arriver, ils nous ont dit : “vous, vous avez des couilles !” ».  Mais un coup d’œil à la vidéo de ladite «descente»  montre un rapide collage d’affiches qui se déroule en pleine nuit, dans une cité… déserte. (…)

La première fois qu’on prend un café avec Elihaou, le vieux chef de la Ligue de Défense juive, le sexagénaire nous la joue James Bond et enlève la batterie de ses deux téléphones portables. Dans la même veine, Yossi Ayache, qui a dirigé pendant un an et demi la branche actions de la Ligue stockait chez lui des dizaines de téléphones et un sac de cartes sim.

Sauf que même parmi les militants, personne n’est dupe : « Dans les manifs, les flics m’appellent par mon nom de famille ! », s’amuse Hervé. Tandis qu’Elihaou lâche en rigolant : « Les flics, c’est simple : ils savent tout sur nous ! »

Et c’est vrai : Lorsque, par exemple, en juin 2013, trois membres de la LDJ font le déplacement de Paris à Marseille, pour aller donner (et prendre) quelques coups de poings avant le départ d’un « bateau pour Gaza », une voiture des RG fait tout le trajet Paris – Marseille, juste derrière celle de la LDJ ! (…)  

Mais la Direction Centrale du Renseignement Intérieur n’est pas la seule à ficher les membres de la LDJ. Car en face, les activistes pro-palestiniens savent tout aussi. Une bonne trentaine de membres de la Ligue de Défense Juive ont une fiche avec photo, date de naissance et biographie militante. Les pro-palestiniens ont même le répertoire téléphonique de la LDJ !(…)

D’autant que la direction de la Ligue pourrait presque se réunir dans une cabine téléphonique : Eliahou, le vieux chef, en charge de porter la bonne parole auprès des responsables communautaires ou… des leaders d’extrême droite ; David, le jeune chef, responsable des actions ; et ses lieutenants sur le terrain : Maxime, Hervé et Jason.

Sans troupes, ni local ou moyens financiers, la Ligue a à plusieurs reprises cherché des financements. En 2001, une première association est créée: « Certains ont cru qu’ils allaient pouvoir récolter des fonds. Mais on n’en a pas trouvé, alors ils l’ont fermée ! », rigole Elihaou.

Mais le mythe de la « milice » LDJ a la vie dure, alimenté par les fantasmes de web-activistes et de… journalistes. Sur le web, les tags sur la voiture de Jonathan Moadab et l’explosion qui a fait pschitt dans son parking sont devenus pas moins qu’un  « attentat à la voiture piégée »  

A se demander si, lorsqu’on parle de la LDJ, les plus « marseillais » ne sont pas ceux qui demandent sa dissolution.

*http://www.streetpress.com/sujet/1410186250-la-ligue-de-defense-juive-en-vrai

Ceux qui s’intéressent à la question liront aussi avec fruit les deux autres parties du reportage :

http://www.streetpress.com/sujet/1410338182-la-ligue-de-defense-juive-en-vrai-partie-2

http://www.streetpress.com/sujet/1410446959-ligue-defense-juive-3-actions-extreme-droite-racisme

 

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