Génocide par-ci, holocauste par-là

Le Tribunal Russell pour la Palestine s’est réuni à Bruxelles les 24 et 25 septembre 2014 en session extraordinaire pour examiner si la dernière offensive israélienne à Gaza (juillet 2014) doit être qualifiée de génocide. Ce tribunal d’opinion doit-il nécessairement pratiquer l’amalgame pour être entendu ?

Créé en 2009 pour sensibiliser l’opinion publique à l’impunité internationale dont bénéficie Israël, le Tribunal Russell pour la Palestine s’inspire largement du modèle du tribunal éponyme constitué dans les années 1960 pour dénoncer les crimes commis pendant la Guerre du Vietnam.

L’idée semble intéressante, car ses initiateurs veulent que les faits soient examinés en relation avec les normes du droit international. Le problème, c’est que le Tribunal Russell pour la Palestine s’est engagé dernièrement dans la pente glissante de la surenchère sémantique en s’interrogeant lors de sa dernière session extraordinaire sur le caractère génocidaire de la dernière opération israélienne à Gaza.

L’occupation et la colonisation des territoires palestiniens doit être dénoncée, mais faut-il pour autant appliquer le paradigme du génocide pour comprendre ce qui se joue en Palestine ? Bien que la connaissance historiographique des génocides du 20e siècle nous amène incontestablement à répondre par la négative, les membres du Tribunal Russell ont décidé malgré tout de poser la question.

Il est difficile de dissimuler son malaise face à une telle initiative. L’utilisation même du terme « génocide » renvoie inévitablement à la Shoah. Ne soyons pas hypocrites, si les membres du Tribunal Russell évoquent la question du génocide, c’est précisément parce qu’il s’agit d’Israël. Comme s’il fallait nécessairement se référer à cette tragédie juive du 20e siècle pour dénoncer la politique menée par un gouvernement israélien.

Pour les membres du jury du Tribunal Russell, il n’y a certes pas eu de génocide à Gaza, mais dans leurs conclusions, on peut lire qu’ils ont eu connaissance « de preuves qu’Israël a commis des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité, des crimes de meurtre, de persécution, d’extermination et aussi d’incitation au génocide » ! Il y a donc eu incitation au génocide.

S’il y avait eu incitation au génocide des Palestiniens, comment expliquer alors que rien n’ait été entrepris par le gouvernement israélien à l’encontre de la population palestinienne qu’il contrôle en Cisjordanie, ainsi qu’à l’encontre de la minorité palestinienne (20% de la population) vivant en Israël ?

Les membres du Tribunal Russell auraient été bien inspirés s’ils avaient interrogé des historiens spécialistes du génocide des Arméniens, de la Shoah et du génocide des Tutsi. Ils auraient compris qu’un génocide ne se commet pas avec les médias du monde entier braqués en permanence sur les moindres faits et gestes des bourreaux.

Mais la palme de l’amalgame grossier doit être attribuée à Nurit Peled Elhanan. Linguiste et professeur à l’Université de Jérusalem, elle a participé à la création de l’association des Familles endeuillées pour la paix suite à la mort de sa fille dans un attentat suicide palestinien à Jérusalem en 1997. Invoquant sa qualité de linguiste, cette intellectuelle israélienne parle d’holocauste pour décrire la situation à Gaza : « Je suis linguiste et donc très consciente de la puissance des mots. Je sais que je viens de dire « holocauste ». Et c’en est un. Ce qui s’est passé à Gaza dans les 12 dernières années, et qui a atteint son apogée pendant le Ramadan de cet été n’est rien moins qu’un holocauste. Pas une opération. Pas une guerre, mais une destruction délibérée d’une société vivante ». Cette déclaration a été faite le 11 septembre 2014 au Parlement européen.

Nurit Peled Elhanan a tort de se targuer de ses qualités de linguiste pour décrire la guerre à Gaza. Elle affiche plutôt son incompétence, car il est communément admis depuis longtemps qu’il s’agit d’un grave contresens, un holocauste étant un sacrifice religieux par le feu.

Il est navrant de voir des intellectuels se livrer à un spectacle aussi grotesque : répéter ce que la propagande arabe la plus grossière et la plus haineuse scande depuis de nombreuses années, à savoir que les Israéliens sont des nazis assoiffés de sang d’enfants palestiniens qu’ils exterminent systématiquement.

La situation à Gaza est suffisamment grave pour la dénoncer en des termes précis et conformes à la réalité, qu’il n’est pas nécessaire de plaquer la logique génocidaire, autrement différente, au conflit israélo-palestinien. Pour un intellectuel, la meilleure manière de se rendre utile et contemporain à son temps est de circonscrire la nature exacte du problème qu’il examine et non pas de verser dans le simplisme outrancier.

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