David Foenkinos : ‘Charlotte’, la jeune fille et la vie

En lice pour plusieurs prix littéraires, David Foenkinos nous surprend avec un magnifique roman lyrique sur Charlotte Salomon, une jeune artiste assassinée à Auschwitz.

Pourquoi êtes-vous présent au cœur du roman ?

Alors que je compose le portrait de Charlotte Salomon, il m’était nécessaire de m’impliquer pour expliquer pourquoi elle m’a tant bouleversé, par sa vie et son œuvre. Impossible de m’en détacher ! C’est la première fois que je parle de moi à la première personne. Il s’agit d’un rapport de vérité, tant mes émotions sont réelles. J’ai voulu raconter ma quête, mettre des mots sur cette étrange attirance… Loin de découvrir cette artiste, j’ai ressenti une certaine familiarité; comme si elle faisait partie de quelque chose que j’avais cherché toute ma vie. Plus qu’une rencontre, c’est une évidence.

En quoi l’art représente-t-il une renaissance pour Charlotte Salomon ?

L’Allemagne des années ’30 est celle des grands intellectuels, chercheurs, artistes, musiciens ou architectes, mais tout a été saccagé. Charlotte naît dans un milieu culturel et bourgeois laïque. Sa belle-mère, concertiste, ou son amoureux l’artiste Alfred Wolfsohn l’aiguille vers la peinture. La jeune femme désire faire les Beaux-Arts, or dans un premier temps sa judéité l’empêche d’y accéder. Charlotte se croit exclue de tout depuis la mort de sa mère. Ayant l’impression de ne pas être protégée, elle se sent morte, d’autant que la société condamne les artistes au silence. A 16 ans, elle est tétanisée par le boycott envers les Juifs. Que reste-t-il face à cette mise à mort progressive ? L’art étant possible, il devient son éblouissement, sa raison de vivre.   

« Singulière, étrange, poétique, fébrile, son dessin dit ce qu’elle est ». Qu’est-ce qui fait la beauté de sa voix ?

Si j’ai sans cesse essayé de comprendre les pensées et le ressenti de Charlotte, je n’ai jamais pu entendre à sa voix. Cette part de sa vérité demeure donc inaccessible. Aussi ce livre d’intimité se veut-il un corps-à-corps avec elle. Charlotte, je veux l’aimer, vivre à ses côtés et partager ses émotions. Cela fait des années que je tourne autour de la peinture allemande, mais visuellement elle représente tout ce que j’apprécie. Cette artiste possède un univers et une tonalité qui lui sont propres. Quelle révélation ! « La jeune fille et la mort » a une telle puissance littéraire… Voilà pourquoi mon roman se veut une forme de prière. Le besoin de silence entre chaque phrase crée un style épuré, qui m’a demandé huit ans de travail. Les textes de Charlotte étant philosophiques et brillants, il me fallait refléter leur pureté. A travers ce livre, je souhaite décrire le parcours d’une femme, une histoire d’autant plus puissante qu’elle devait disparaître de la surface de l’Humanité.

Est-ce aussi un livre sur la « vérité artistique » ?

Elle est effectivement au cœur du roman. L’écriture même de ce livre se veut proche de la vérité artistique, car si je ne l’avais pas accompli, il serait resté comme un poids au fonds de moi. J’ai été tellement ému par la beauté digne de Charlotte Salomon. Nécessaire et absolue, la création incarne la vie, voire l’éternité pour elle. Car si on crée, ça signifie qu’on a existé.

En bref
« On peut tout quitter, sauf ses obsessions ». Alors que le romancier à succès David Foenkinos s’est imposé dans la veine tendrement comique, il est hanté par Charlotte Salomon. Une jeune artiste juive, relativement oubliée, qui signe une œuvre singulière et autobiographique, Vie ? Ou Théâtre ? « J’ai appris à emprunter tous les chemins. Et ainsi je suis devenue moi-même ». L’écrivain retrace le chemin de cette personnalité lumineuse, qui évolue en des temps sombres. Issue d’une lignée de suicidés, Charlotte célèbre la vie et l’amour. La création devient son moteur, mais à l’heure de la Seconde Guerre mondiale, elle subit les affres de la destruction. Un héritage artistique qui survit malgré tout à sa disparition. Enceinte, Charlotte Salomon est gazée à son arrivée à Auschwitz. Elle renaît aujourd’hui sous les traits de plume de l’écrivain français, qui signe un portrait inoubliable.  
David Foenkinos, Charlotte, éditions Gallimard
Ce lundi 6 octobre 2014 à 18h30, David Foenkinos présentera son livre à la librairie Filigranes (Avenue des Arts 39-42, 1040 Bruxelles – entre la rue de la Loi et la rue Belliard).
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