Les faits. Alors qu’Israël et le Hamas ont finalement conclu un cessez-le-feu « illimité » après cinquante jours de conflit, les réseaux sociaux continuent de s’enflammer sur le sujet et les expressions et actes antisémites d’augmenter de façon inquiétante. Dans ces conditions, peut-on critiquer Israël lorsqu’on fait partie de la communauté juive ?
Peut-on soutenir les Israéliens, sans soutenir leur gouvernement ? Peut-on soutenir les Israéliens, et rester solidaires avec les Palestiniens ? Nous avons posé la question à diverses personnalités de la communauté, en tentant de représenter les différents courants qui la traversent.
A la question « Peut-on critiquer Israël ? », Henri Gutman, président du CCLJ, répond par l’affirmative. « C’est d’ailleurs une question qu’on ne pose qu’aux Juifs de diaspora », relève-t-il. « Comme citoyen belge, juif, je peux critiquer mon gouvernement et le gouvernement français ou américain, mais en aucun cas le gouvernement israélien, à la différence des citoyens israéliens eux-mêmes. On se retrouve dans la situation des communistes d’Europe et du monde qui ne pouvaient pas critiquer à l’époque la mère patrie, l’Union soviétique. L’argument invoqué par ceux qui voudraient faire taire les Juifs de diaspora est “My country, right or wrong”. Mais la citation complète, que l’on doit au sénateur américain Schurz, a en réalité un tout autre sens : “My country, right or wrong; if right, to be kept right; and if wrong, to be set right”. Les différents présidents du CCLJ ont toujours adopté la même attitude, à savoir une opinion positive ou négative par rapport aux gouvernements israéliens, ce qu’il faut comprendre comme un intérêt et un amour d’Israël. Les vrais amis se disent la vérité, même si celle-ci n’est pas toujours agréable à entendre ». Henri Gutman dénonce une règle « sélective » du droit à la critique. « La droite juive qui perçoit très mal que nous puissions critiquer la politique israélienne s’est fortement opposée à l’époque aux accords d’Oslo et au désengagement de Gaza. Personne n’a entendu parler alors de ce devoir de soutien inconditionnel ». Il retourne enfin l’accusation « critiquer Israël, c’est l’affaiblir » contre ceux qui la lui adressent : « D’abord, Israël n’est pas dans une position de faiblesse et serait plutôt, militairement parlant, dans une position inégalée dans son histoire. Ensuite, ce que nous critiquons ici, c’est son annexion de 400 hectares dans le Goush Etzion, qui l’affaiblit justement diplomatiquement aux yeux de l’ensemble de la communauté internationale. Parce que cette décision ne trouve aucune justification sécuritaire ou stratégique. Dire à un ami qu’il commet des erreurs est salutaire ».
« Comme dans toute démocratie, des Israéliens engagés critiquent depuis de nombreuses années les positions et les actions de leur gouvernement », pointe Simone Susskind, députée bruxelloise et présidente des Actions in the Mediterranean, depuis toujours très active dans le dialogue entre Israéliens et Palestiniens. « Malheureusement avec la non-résolution du conflit israélo-palestinien, ces critiques se heurtent à une délégitimisation croissante. Il suffit de rappeler que certaines des manifestations contre l’intervention israélienne à Gaza se sont heurtées à des contre-manifestations violentes. Je considère depuis de nombreuses années que, en tant que Juive et en tant que citoyenne libre, j’ai le droit et même le devoir de critiquer les actions et les positions des gouvernements israéliens successifs. Qu’il me suffise ici de rappeler que le CCLJ (dont j’étais la présidente à l’époque) a fait l’objet de critiques virulentes d’une partie de la communauté juive quand nous avons organisé la première rencontre publique entre Israéliens et Palestiniens à Bruxelles au début de la première intifada, “Give Peace a Chance” en mars 1988. Les mêmes ne se sont pas privés de nous dénoncer quand nous avons organisé la première rencontre entre des femmes israéliennes et palestiniennes en 1989 (“Give Peace a Chance – Women Speak Out”) ! Nous remettons publiquement en question les stratégies et les actions des gouvernements israéliens depuis des décennies parce que nous pensons qu’ils mettent en danger l’avenir de l’Etat d’Israël, parce qu’ils n’ont rien fait (à l’exception du gouvernement Rabin) pour que cesse la colonisation des terres palestiniennes et que leurs stratégies ont toujours consisté à “manager” le conflit et pas à le résoudre ». Simone Susskind confie son pessimisme quant à la solution à deux Etats : « L’époque d’une solution à deux Etats vivant côte à côte est en train de se fermer et c’est en grande partie par la faute de ces politiques que je considère comme suicidaires. Je me suis battue durant toute ma vie active pour que l’Etat d’Israël trouve une paix durable avec le peuple palestinien, cette paix n’étant possible que par la création d’un Etat palestinien à ses côtés, sur la base des frontières de juin 1967, dans le respect de la légalité internationale ».

« Personne ne nous dénie le droit de critiquer notre propre gouvernement, de critiquer la politique de Poutine, celle de Manuel Vals, et j’en passe. Pourquoi Israël bénéficierait-il d’un statut privilégié ? », interroge Henri Wajnblum, membre de l’Union des progressistes juifs de Belgique (UPJB) et rédacteur en chef de Points critiques. « Si sa politique me déplait, et c’est peu dire qu’elle me déplait, pourquoi me priverais-je du droit de le dire publiquement et à quel titre me dénierait-on ce droit ? Si l’on se demande si l’on peut critiquer Israël en tant que Juif, la réponse pour moi est la même. Le problème, c’est que la majorité de la communauté juive ne voit pas la chose ainsi, et qu’elle a vite fait de crier à l’antisémitisme pour délégitimer toute critique et tout particulièrement à l’encontre des Juifs qui osent s’exprimer. Où est le temps où la communauté juive était dans le débat, parfois violent, mais dans le débat. Aujourd’hui, malheureusement, on est dans l’insulte et dans l’hystérie, sans la moindre réflexion sur le fond de la question ».

« Critiquer Israël et sa politique ne me pose aucun problème », affirme quant à lui le journaliste et Mediawatcher Rudi Roth, particulièrement actif sur le blog Philosémitisme. « Je ne suis d’ailleurs pas choqué si quelqu’un critique la Belgique et sa politique, en particulier la responsabilité du gouvernement Dehaene-Di Rupo dans le déroulement du génocide des Tutsi au Rwanda en 1994 (qui provoqua entre 800.000 et 1 million de morts). Pour autant, personne n’a demandé la dissolution de la Belgique ni appelé à exterminer tous les Belges en raison de cette politique. Par contre, c’est bien ce qui se passe pour UN seul pays au monde : Israël. Natan Sharansky l’a bien expliqué par sa règle des 3D (diabolisation, double standard, délégitimation) et la façon dont certaines critiques et le double discours concernant Israël sont motivés par un racisme anti-Juif. Cela se confirme de plus en plus depuis que les langues se délient et que l’on crie “égorger les Juifs” en public à Anvers, à Bruxelles et ailleurs. Ce phénomène devient structurel quand un éditorialiste au quotidien De Standaard, le Libanais Dyab Abou Jahjah, appelle régulièrement à l’extermination des “sionistes” dans ses pages Facebook pour ne citer qu’un exemple ». Rudi Roth revient sur les appels au boycott, dénonçant un « deux poids deux mesures » : « Le deux poids deux mesures concernant Israël s’est généralisé en Europe. L’Europe a signé un accord avec le Maroc pour pêcher dans les eaux territoriales du Sahara occidental (occupés selon les Nations Unies) et importe ces produits comme “made in Marocco”, tandis que les produits originaires des implantations juives en Cisjordanie doivent être labellisés distinctement ».
Après le droit de réponse que nous avait envoyé l’ambassadeur d’Israël, Jacques Révah, suite au communiqué diffusé par le CCLJ « Non à l’appropriation des terres palestiniennes dans le Goush Etzion » le 2 septembre 2014 (lire en p.10), nous avons souhaité savoir ce qu’il pensait du droit à la critique d’Israël. A sa demande, nous publions sa réponse in extenso. « Drôle de question. Depuis quand la question se pose-t-elle ? Depuis quand Regards et le CCLJ se la posent-ils ? Bien sûr qu’on peut critiquer Israël ! Qui ne le fait pas ? Il est bien entendu souhaitable que la critique soit respectueuse et si possible constructive. Surtout quand elle est faite par des amis. Mais… la question n’en cache-t-elle pas une autre ?… : peut-on ne pas toujours être d’accord avec Regards ? 🙂 »
Le secrétaire général de J Call Belgique, Willy Wolsztajn, également administrateur du CCLJ, revient sur la polémique pour étayer son propos : « Plus que le communiqué du CCLJ, ce débat concerne la légitimité pour le judaïsme diasporique de s’exprimer, ou non, sur la politique d’Israël. D’aucuns estiment que, vivant en diaspora, notre seule posture acceptable consisterait en l’observation du silence. En effet, nous nous trouvons à l’abri des Qassam, Grad, obus de mortiers, tunnels d’infiltration et nos enfants ne risquent pas leur vie à l’armée. Certains qui défendent ce point de vue résident comme nous en diaspora. Leur légitimité vaut bien celle du CCLJ. Ils préfèrent se taire. Nous, nous exprimer. Du coup, ils se réveillent. Ils nous assènent leurs leçons de morale, voire nous vouent aux gémonies. On se demande de quel droit. Nous ne les avons pas choisis pour directeurs de conscience. D’autres sont israéliens. C’est à eux que je m’adresserai. Vous avez démocratiquement élu un gouvernement. Il conduit une politique en votre nom. Vous possédez le pouvoir de la sanctionner. Mais la politique de votre gouvernement nous affecte nous aussi, nous, en diaspora. Que nous le voulions ou non, vous et nous partageons la même galère, mais pas au même bastingage. Ceci légitime notre expression publique en diaspora, puisque, par la force des choses, nous ne participons pas comme vous à la démocratie israélienne. Le visage fondamentalement antisioniste de l’antisémitisme contemporain nous autorise à émettre, depuis la diaspora, un avis sur la politique d’Israël. En espérant que ses décideurs intègrent dans leurs paramètres son impact sur nous ».