A priori, les sœurs Fokkens, 71 ans, n’ont rien de remarquable. De vieilles dames juives comme tant d’autres qui parlent avec fierté de leurs petits enfants. Mais en y regardant bien…
Que dire d’elles ? Martine et Louise Fokkens sont nées et ont vécu toute leur vie à Amsterdam. Elles ont 71 ans, elles sont sœurs jumelles, elles se complètent, pensent les mêmes choses et l’une termine souvent les phrases de l’autre.
Elles parlent mal le yiddish mais assez pour discuter avec d’autres dames de leur âge. De leur famille surtout : à elles deux, les jumelles ont sept enfants, douze petits-enfants et cinq arrières petits-enfants ! Ou de la Shoah et des marques qu’elle leur a laissées:
« Nous étions trop jeunes pour le comprendre, mais nous sommes nées dans une famille traumatisée car notre mère était à moitié juive », raconte Louise. « Durant toute la guerre, ils ont tremblé pour elle. Nous avions aussi des Juifs qui se cachaient chez nous. Ils nous ont communiqué leur stress ».
Alors, elles suivent-ensemble- une psychothérapie à la clinique de la santé mentale de la communauté juive. Elles ont aussi repris l’habitude de se rendre à la synagogue reformée : «Lorsque nous étions dans les affaires, aller à la « shul » ne semblait pas approprié », explique Martine
« Nous n’étions pas les bienvenues et nous-mêmes ne nous sentions pas à l’aise non plus » complète Louise avant de repartir sur ses deux filles qui l’accompagnent et la soutiennent dans tous ses voyages. Des vieilles dames ordinaires, on vous dit. Quoique leurs tenues…
Elles portent toutes deux des robes rouge et roses, un brin trop voyantes, un peu trop sexy. Et puis, qu’est-ce que c’est que ces bijoux, boucles d’oreilles, colliers, bracelets… tous ornés d’un pénis argenté ? Même leur petit caniche blanc en arbore un…
En définitive, les sœurs Fokkens ne sont pas des grand-mères comme les autres. Elles viennent toutes deux de prendre leur retraite après avoir travaillé durant 50 ans comme prostituées dans le « Quartier rouge » d’Amsterdam.
Un demi-siècle dans une de ces 500 cabines où les travailleuses du sexe s’offrent derrière une porte-fenêtre éclairée par des néons rouges. ! « 350.000 hommes à nous deux », affirment-elles, mi- penaudes, mi- fières Comment ces jeunes femmes de bonne famille en sont arrivées là ?
Vieille, éternelle histoire : un mari violent, incapable de conserver un travail, trois enfants à 19 ans, la misère. Louise a tiré le mauvais numéro. Il la bat jusqu’à ce qu’elle accepte de se prostituer. « Seulement pour deux ans », jure-t-il….
Au final, on a été heureuses.
Martine, tout aussi pauvre et mal mariée ne tarde pas à la rejoindre. Leurs débuts ont été difficiles : « Les premières années, nous avons dû, comment dire ? « éteindre notre cerveau ». Après, cela a été un peu mieux ».
Surtout, lorsqu’une dizaine d’années plus tard, elles divorcent de leurs époux-souteneurs. Mais elles continuent à travailler dans le Quartier rouge : « C’était devenu notre vie, raconte Martine. « On avait de l’argent, on le dépensait, on a aussi rencontré des personnes merveilleuses »
Non sans malice, Louise complète : « on a appris à s’entendre avec tout le monde, je dis bien tout le monde » Allusion à ceux qu’on n’imagine pas toujours dans leur bras : des curés, des imams, des rabbins, des étudiants de yeshiva aussi (« très introvertis, en général »)
Idéalisation a postériori ? Sans doute, Louise frissonne encore lorsqu’elle raconte : «Mes parents ont appris ce que je faisais. Ils sont passés en voiture de l’autre côté du canal et ils m’ont vue. J’ai eu la honte de ma vie.»
Et puis au fil du temps, la situation des « filles de joie » s’est dégradée : les mafias ont fait main basse sur le secteur, la violence s’est accrue. Pour la limiter, les jumelles ont même fondé le premier syndicat de prostituées des Pays-Bas, «La petite lumière rouge».
Après, la crise a frappé : finies les grosses notes de frais pour les hommes d’affaires et les touristes qui sont devenus radins et marchandent pour tout. Ces dernières années, le chiffre d’affaire du secteur a diminué de 30 à 40%…
En plus, histoire de lutter contre la criminalité, la ville d’Amsterdam a décidé de réduire de moitié le nombre de cabines… Bref, c’est sans regret que les deux sœurs ont pris leur retraite. Ou presque. Martine, qui s’était spécialisée comme « dominatrice », conserve quelques clients.
Louise a arrêté tout à fait : arthrite. «Certaines positions devenaient trop douloureuses». Mais elles se sont bien recyclées. En 2011, elles sont devenues des célébrités locales grâce à un documentaire (et un livre*) tous deux intitulés « «Ouwehoeren», « Vieilles prostituées ».
Elles y racontent avec humour l’histoire pas si gaie de leur vie et de la misère sexuelles de leurs clients. A suivi en 2012 un 2ème documentaire –devenu lui aussi un livre : « «Meet the Fokkens», « Rencontre avec les Fokkens » sur 50 années de lutte des prostituées pour leurs droits.
Plus de 70.000 exemplaires pour les deux livres, traduits en six langues, un véritable succès. Depuis, les sœurs se servent de leur renommée pour défendre leur judaïsme: ce 2 aout, pour le défilé naval de la Gay Pride d’Amsterdam, elles se trouvaient sur un bateau juif afin de protester contre la montée de l’antisémitisme dans le pays.
En définitive, comme le résume Louise : « Ce n’était pas un choix mais on a fait avec, on a évolué, on en a pris notre parti et au final, on a été heureuses. ». Une histoire juive qui se termine bien, cela n’arrive pas si souvent…
*Louise et Martine Fokkens : «Les demoiselles d’Amsterdam/ Jumelles et prostituées » Editions Fleuve noir. 2014
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