Le Professeur Wim Distelmans (VUB) a organisé en octobre un voyage d’étude de trois jours à Auschwitz, avec un séminaire concernant des sujets autour de la mort, incluant l’euthanasie. Une instrumentalisation extraordinairement choquante, passée quasiment inaperçue dans notre pays, à l’exception de la communauté anversoise.
Tout le monde se souvient des remous et de l’indignation provoquée il y a une vingtaine d’années par le Carmel d’Auschwitz. Toutes les organisations juives dans le monde s’étaient unies pour en obtenir le déménagement. Tous ceux qui se sont mobilisés à l’époque ont insisté sur le fait qu’Auschwitz, le plus grand cimetière juif du monde, était et devait éternellement rester un lieu de mémoire ne pouvant s’accommoder d’une quelconque manifestation d’un autre ordre. Et de fait, l’on n’a pas connaissance de velléités de rompre ce consensus. Et ce jusqu’à l’initiative outrageante de Wim Distelmans.
On rappellera que Wim Distelmans a été la figure de proue du mouvement qui a fini par aboutir à la dépénalisation légale de l’euthanasie en Belgique. Et ce, après un long débat, caractérisé par une ligne de partage ultra-simpliste entre catholiques et non-catholiques.
Même s’il est important ici de souligner d’emblée que l’euthanasie volontaire, telle que prônée par Wim Distelmans et ses partisans, n’a rien à voir avec celle, ignoble et imposée, du 3e Reich –cette différence même rendant toute référence à l’euthanasie en ces lieux inacceptable*-, force est de rappeler que le premier pays à avoir donné une légitimité officielle à l’euthanasie était l’Allemagne nazie, qui au nom du « Lebensunwertes leben » (« la vie indigne d’être vécue ») a mené l’Aktion T4, programme qui à partir d’octobre 1939 et à la suite d’un décret signé par Adolf Hitler a abouti à l’assassinat de plus de 70.000 handicapés, dans six camps spécialement mis sur pied à cet effet. Ce programme a d’ailleurs été arrêté en 1941, suite à nombre de protestations, dont celle de l’évêque de Münster, Clemens Von Galen, en Allemagne même, émanant parfois même de personnes adhérant au régime nazi. Aktion T4 a véritablement servi de laboratoire d’essai à la Shoah, avec une extermination de groupes entiers de personnes, dans des chambres à gaz fonctionnant au monoxyde de carbone (plus tard remplacé par le Zyklon B) et réparties dans six camps qui étaient déjà des camps d’extermination. C’est dire s’il est particulièrement indécent de disserter sur l’euthanasie, quel que soit le sens que l’on donne à ce terme, en ce lieu particulier.
Le voyage d’études était en effet censé aborder la « fin de vie digne » à Cracovie, avec notamment une visite d’Auschwitz. Un « programme scientifique » mis au point par Wim Distelmans était prévu. Pour l’intéressé, qui l’écrit dans la brochure de présentation du voyage, Auschwitz est « un endroit qui semble inspirant pour réfléchir sur place dans le cadre d’un séminaire sur cette problématique et dissiper des confusions dans les concepts ». Le professeur flamand se réclame pour ce faire de la caution morale de Lydia Chagoll, organisatrice de voyages de mémoire à Auschwitz.
Tout ceci a provoqué des réactions plus que limitées en Belgique, du moins en dehors d’Anvers. Certes, Joods Actueel a fortement répercuté l’émotion de la communauté juive anversoise, sous le titre « Fortes critiques du « séminaire euthanasie » à Auschwitz ». L’article rejette de façon radicale l’idée du voyage en question. On a aussi noté des critiques assez vives dans certains médias catholiques confidentiels et très marqués à droite. Le quotidien socialiste flamand De Morgen, lui, a choisi de présenter Wim Distelmans comme une victime. Mais l’évènement est passé quasi inaperçu dans le reste du pays et notamment à Bruxelles.
C’est en Angleterre que l’indignation a été la plus forte. C’est ainsi que le Daily Mail publiait le titre suivant : « Un outrage quand le « Dr Mort » offre un voyage vers l’ »inspirant » Auschwitz : il prétend que la visite va ‘clarifier la confusion » ». Et de citer notamment le député travailliste Gerald Kaufman, qui dit que « faire du fameux camp de concentration d’Auschwitz le centre d’un voyage d’étude agréable est absurde, sinon obscène ». Ce député ajoute qu’ « il est abominable de présenter Auschwitz comme un endroit inspirant ». Il faut y ajouter nombre de réactions individuelles, sur des blogs notamment, allant dans le même sens.
Le Pr Maurice Sosnowski, président du CCOJB, et par ailleurs médecin, spécialiste de la douleur, nous communique la lettre ouverte suivante adressée au Pr Distelmans : « Travaillant à l’Institut Bordet, j’ai été actif à l’Association pour le droit de mourir dans la dignité dès son lancement et j’ai soutenu les projets de loi sur la dépénalisation de l’euthanasie. Ma démarche philosophique est donc proche de la vôtre, Monsieur Distelmans. Les critiques dont vous êtes la cible dans la partie nord du pays vous ont amené à réagir et organiser un colloque. Si je peux comprendre votre légitime exaspération, je ne peux accepter la tenue de ce séminaire à Auschwitz. Ce lieu de recueillement sur ce que l’Homme a pu créer de plus innommable ne peut être utilisé comme argument dans quelque combat qui soit. Monsieur Distelmans, contrairement aux demandeurs d’euthanasie, les victimes de la Shoah n’avaient pas demandé à disparaître. Ce faisant, vous avez banalisé le génocide. Dès lors, comment empêcher demain l’organisation à Auschwitz de séminaires sur les régimes alimentaires ou sur les conditions de travail ? Par respect pour tous les exterminés et ceux qui y ont connu l’enfer, j’aurais aimé que le polémiste que vous êtes accepte d’avouer que cette fois-ci, il a fauté. ».
* D’autant que la « mort douce », prônée chez nous par le Pr Distelmans n’a strictement rien à voir avec la pire mort jamais concoctée par l’homme et qui plane encore toujours sur Auschwitz.
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