La burqa libertarienne

J’ai souvent, dans ces colonnes, mis en garde contre l’usage d’un langage politiquement correct, c’est-à-dire conforme en apparence aux idées de la démocratie et des droits de l’homme, mais utilisé en vue de défendre des positions très opposées à ces valeurs. Aujourd’hui, le fait de se référer à la liberté et à l’égalité constitue en quelque sorte le ticket d’entrée qu’il faut acheter pour être reconnu comme un interlocuteur légitime dans le débat public.

Ainsi tente-t-on de justifier le rejet de la théorie de l’évolution non plus tellement en lui opposant un créationnisme dogmatique, mais en mettant en avant une autre « science », l’intelligent design (projet intelligent de Dieu), censée rendre mieux compte de la réalité biologique. Ainsi d’autres, au lieu de distiller frontalement la haine des Juifs, se réfèrent-ils à une « science » historique au nom de laquelle ils nient l’existence des chambres à gaz. Ainsi la liberté d’expression se trouve-t-elle souvent limitée non plus au nom de Dieu parce que son exercice serait jugé blasphématoire, mais au nom du respect de la « sensibilité » des croyants.

Un arrêt récent de la Grande Chambre de la Cour européenne des droits de l’homme sur la burqa (S.A.S. contre France) du 1er juillet 2014 nous montre que ce type d’argumentation est toujours à l’œuvre, même si, en l’occurrence, les juges ont refusé de le suivre. La burqa et le niqab sont apparus récemment dans nos espaces ouverts au public : rues, magasins, aéroports, etc. Le visage de la femme est totalement masqué, soit par une grille, soit par un voile ne laissant apparaître que les yeux. Personne ne niera qu’une telle coutume trouve son origine dans des pays aux traditions liberticides.

La France et la Belgique ont adopté deux lois très similaires interdisant de se masquer totalement le visage dans l’espace public. Il s’agit d’une prohibition plus large que celle qui affecte le « petit » foulard que certaines femmes musulmanes portent sur la tête. Dans ce dernier cas, ce sont essentiellement l’école et les services publics qui sont concernés, respectivement pour protéger des jeunes filles non encore majeures des pressions politico-religieuses et pour garantir l’impartialité des pouvoirs publics. Dans le cas de la burqa, l’interdiction prévue par les lois française et belge concerne tous les lieux ouverts au public, lieux dans lesquels le foulard islamique est en revanche tout à fait permis. Ces lois ont été contestées devant le Conseil constitutionnel français, la Cour constitutionnelle belge et, tout récemment la Cour européenne des droits de l’homme. Chaque fois, les juges ont considéré qu’une telle législation est conforme soit à la Constitution soit à la Convention européenne des droits de l’homme.

Trois raisons ont été en général invoquées, la dernière étant la seule vraiment intéressante. D’une part la sécurité : le voilement total du visage empêche d’identifier un délinquant, surtout à une époque où les caméras de sécurité sont omniprésentes. En deuxième lieu, la dignité, la liberté et l’égalité des femmes que violent de telles pratiques dans les pays dont elles sont originaires. Mais cet argument se trouve affaibli par certaines femmes qui affirment porter librement la burqa : « c’est mon choix ». On peut certes contester une telle position et mettre en évidence le contexte de pression dans lequel évoluent ces femmes, mais si elles sont adultes et affirment exercer leur liberté, il ne sera souvent pas facile de soutenir de l’extérieur qu’elles subissent une contrainte.

Il reste alors l’argument central : « Nous vivons en démocratie ». Ce régime politique suppose que l’orientation de la société soit donnée par les citoyens eux-mêmes, qui se reconnaissent comme libres et égaux. Tous peuvent voter et se présenter aux élections, exercer leurs droits de réunion et d’association, et bien sûr leur droit à la liberté d’expression en critiquant le pouvoir. La démocratie ne se réduit certes pas au processus électoral. L’opinion publique se forme dans l’interaction quotidienne. L’obligation élémentaire qu’impose la démocratie, c’est que chacun se présente, se découvre à autrui dans l’espace public. Des individus refermés sur eux-mêmes comme autant de monades ne peuvent normalement communiquer. Cette atomisation de la société est parfaitement compatible avec une dictature, dans laquelle le pouvoir est exercé d’en haut : dans ce cas, la communication entre citoyens paraît superflue, et même dangereuse pour le pouvoir absolu du despote. Mais la démocratie ne peut se passer d’une telle interaction, qui commence par le dévoilement du visage et de l’identité personnelle à autrui.

Il est paradoxal que les partisans du port de la burqa dans les rues justifient une telle pratique obscurantiste par des arguments ultra-libéraux, c’est-à-dire « libertariens » : chacun s’habille et se montre ou ne se montre pas selon son bon plaisir. Liberté bien précaire si l’on prend en considération le redoutable affaiblissement de la démocratie qu’elle impliquerait. Les juges de Strasbourg ont décidé avec sagesse que les lois française et belge ne violaient pas la Convention européenne des droits de l’homme. 

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