Pourquoi j’ai signé l’appel aux parlements européens

Dans différents Etats de l’Union européenne, les assemblées parlementaires adoptent des résolutions de reconnaissance de la Palestine en tant qu’Etat. Si cette initiative est sévèrement critiquée par le gouvernement israélien, plus de 600 personnalités israéliennes ont signé une pétition invitant les parlements européens à approuver cette reconnaissance.

Après le gouvernement suédois, pour l’heure le seul en Europe à avoir reconnu l’Etat palestinien, des parlements nationaux se sont engouffrés dans la brèche. Le parlement britannique a ouvert la voie, suivi par les Irlandais, les Danois et les Espagnols. Le 28 novembre, ce sera le tour de l’Assemblée nationale française. Je suppose que le parlement fédéral belge ne sera pas le dernier à voter une résolution en ce sens.

Quelque 660 personnalités israéliennes ont signé une pétition destinée à encourager les parlementaires européens à se décider. Il y a parmi eux des intellectuels, des hauts gradés dans le cadre de réserve, des diplomates à la retraite.  J’ai signé ce texte.  Voici pourquoi.

Mais d’abord, un aveu : ce ne fut pas de gaîté de cœur. En démocratie, il est toujours déplaisant pour des patriotes et des démocrates de se prononcer à l’étranger contre la politique du gouvernement élu, mieux, ou pis, de pousser les autorités de pays tiers à adopter officiellement des positions opposées à celles défendues par ce gouvernement élu. Mon ami Luc Rosenzweig, ancien correspondant du Monde à Bruxelles, désapprouve ma démarche : « C’est un aveu de faiblesse et d’impuissance que de faire appel à l’étranger pour peser dans le débat interne israélien. Qui t’empêche de soumettre au libre choix de tes concitoyens les solutions que toi et tes amis préconisez pour mettre fin au conflit israélo-arabe ? La politique, en démocratie, cela sert justement à confronter ses idées au jugement du peuple souverain ! Penses-tu avoir raison contre ce qui est, pour l’instant, le sentiment largement majoritaire de ton peuple ? Alors, agis pour que ses yeux s’ouvrent, et ne va pas chercher hors de lui les forces qui te font défaut pour les imposer. C’est peut-être frustrant, car la vérité et la sagesse mettent parfois plus de temps qu’on le souhaite pour triompher, mais c’est la seule voie qui vaille ». Comment, en principe, ne pas lui donner raison ? 

Sauf qu’il y a de l’angélisme à s’imaginer que le libre jeu de la démocratie élective dégage nécessairement la majorité qu’il faut pour une politique raisonnable. Dans des situations extrêmes, lorsqu’il s’agit du salut de la collectivité, la passion l’emporte souvent sur la raison. 

 

La métamorphose du conflit

Après tout, Yitzhak Rabin a été élu au suffrage universel pour se faire assassiner par un fanatique, dont le bras a été armé par ceux-là mêmes qui tiennent aujourd’hui les rênes du pouvoir. Et puis, comment attendre que « vérité » et « sagesse » fassent leur œuvre ? Ne risquent-elles pas d’arriver trop tard, si jamais elles arrivent, alors que leurs effets bénéfiques n’auront plus aucune chance d’opérer ?

Israël se trouve dans une situation extrême. Comme nous sommes quelques-uns à n’avoir pas cessé de l’affirmer depuis des années, l’occupation des territoires palestiniens est en train de tuer le projet sioniste. L’anomie qui règne au-delà de la Ligne verte déteint en-deçà et ronge la démocratie israélienne. Les ennemis de l’Etat juif ont toujours prétendu que « juif » et « démocratique » étaient antinomiques. L’expérience a prouvé qu’il n’en était rien, à condition qu’un certain équilibre, certes difficile, soit maintenu entre ces deux qualités qui fondent l’Etat juif. Cet équilibre est de plus en plus rompu au profit de la qualité de « juif », entendue dans le sens le plus rétrograde, le plus exclusivement religieux, le plus étroitement nationaliste du terme. Ce qui se passe à Jérusalem est illustratif d’une tendance lourde : la métamorphose rapide du conflit national israélo-palestinien en une guerre de religion.

Cependant que la poursuite de la colonisation obère la perspective d’un Etat palestinien, et, partant, la survie même d’un Etat juif. Rappelons ce constat de bon sens : Israël n’a pas d’autre objet que d’offrir au peuple juif le cadre juridique de son existence souveraine, une terre, autrement dit, où, majoritaire, il puisse déterminer librement son destin. L’annexion rampante des Territoires signifie tout bonnement le renoncement à ce projet.

Or, dans cette situation extrême, avec la coalition au pouvoir à Jérusalem et une Autorité palestinienne à Ramallah qui n’a d’autorité que le nom, les chances d’une véritable négociation de paix sont nulles. Il nous faut donc une intervention extérieure vigoureuse qui dicte les termes de ce qui est acceptable et de ce qui ne l’est pas. Idéalement, ce devrait être le travail des Américains. Pour des raisons que tout le monde connaît, ces derniers s’en sont montrés jusqu’ici incapables. A sa manière, décousue, hésitante, en ordre dispersé, l’Europe tente de remplir le vide. 

Naturellement, nul ne pense qu’un Etat palestinien naîtra d’une série de résolutions parlementaires. Plus modestement, leur objectif est de faire pression sur les gouvernements afin que ceux-ci prennent enfin leurs responsabilités. C’est peu, mais c’est mieux que rien. En démocratie, les avis du Parlement ont un indéniable poids moral, qui, à la longue, pèse sur les gouvernements. Surtout lorsque lesdits gouvernements sont du même avis, comme c’est le cas. Voilà pourquoi, sans illusions, en désespoir de cause, en avouant et la « faiblesse » et l’« impuissance », j’ai signé cette pétition et je fais de mon mieux pour la faire aboutir.

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