Les souffrances des Polonais ont été tellement grandes durant la Seconde Guerre mondiale qu’ils en sont venus à faire l’impasse sur la Shoah. Cette impasse sur la tragédie juive polonaise fut d’autant plus facilement assumée qu’elle fut encouragée tant par le pouvoir communiste que les autorités catholiques.
L’alliance de la faucille et du goupillon explique qu’il fallut attendre la chute du Mur pour voir effacer la légende des 4 millions assassinés à Auschwitz. Désormais, à Birkenau, les victimes sont clairement identifiées : un million et demi de victimes, en majorité juive. Il va sans dire que le refoulé de l’antisémitisme polonais ne fut pas étranger à la posture amnésique de l’immédiat après-guerre.
S’il n’est pas question de charger la Pologne d’un crime qu’elle n’a pas commis, la mémoire juive de la Pologne est bien à charge. Est-ce à dire qu’il faudrait s’interdire d’y retourner ? A tout le moins non, à moins de confondre histoire et mémoire. Si la mémoire de nos grands-mères est, en effet, sans équivoque, l’histoire impose un jugement assurément moins tranché. Au-delà de la réalité de l’antisémitisme polonais de l’Entre-deux-guerres, comment ne pas oublier que ce fut cette même Pologne qui accueillit à partir du Moyen-Age, et pour mille ans, les maigres restes du judaïsme européen. Hors les Pays-Bas, certaines principautés allemandes et italiennes, l’Europe était alors judenrein. A croire certains historiens, la Pologne aurait regroupé vers 1800 jusqu’à 80% de la population juive mondiale. Précisément, ce sont ces 1.000 ans d’histoire juive qu’entend raconter le tout nouveau Musée d’Histoire des Juifs polonais de Varsovie (Muzeum Historii Zydów Polskich), récemment inauguré par les plus hautes instances polonaises et israéliennes.
Par sa taille et son très riche contenu, ce musée se compare aisément au Mémorial de Yad Vashem de Jérusalem, au Musée juif de Berlin ou encore au Musée de l’Holocauste de Washington. Logé dans un bâtiment minimaliste, géométrique et lumineux, œuvre des architectes finlandais Rainer Mahlamäki et Imari Lahdelma, le musée est situé à Muranow, exactement face au monument héroïco-stalinien dit des Héros du Ghetto, œuvre du sculpteur français Nathan Rapoport. Ensemble, ils forment un espace symbolique, conçu sur les ruines de l’ancien quartier juif et ghetto, totalement détruit par les nazis. Tandis que le monument des Héros évoque la tuerie des Juifs polonais, le Musée rappelle leur mode de vie.?Sur une façade est inscrit en caractères hébraïques et latins « Pol-in » qui signifie tout à la fois « Pologne » et « Repose-toi ici », en hébreu.
Nouvelle donne des rapports judéo-polonais
Le nouveau musée se veut narratif. Autrement dit, sans exposer des objets anciens, il cherche surtout à raconter le passé grâce à des installations multimédias et des scènes de vie ou des paysages urbains reconstitués. Evidemment, l’antisémitisme pas plus que la Shoah n’ont été éludés. Dans le hall principal du Musée, des murs immenses en forme de vague se dressent du sous-sol jusqu’au toit. Cet espace vide à l’intérieur du Musée symbolise la profonde déchirure de la Shoah. La communauté juive de Pologne n’est plus que l’ombre d’elle-même : il reste tout au plus 7.000 Juifs sur les plus de trois millions que comptait cette formidable judaïcité en 1939. Le Musée n’en révèle pas moins la nouvelle donne des rapports judéo-polonais. Si l’exposition permanente a été financée à hauteur de 33 millions d’euros par des donateurs privés, le plus souvent d’origine polonaise, le bâtiment a été construit et payé par la Ville de Varsovie et le ministère polonais de la Culture qui ont déboursé près de 42,5 millions d’euros. Une page d’histoire est définitivement tournée. La Pologne a désormais son musée juif qu’il vous faut absolument visiter et… soutenir. Il est le meilleur garant de notre pérennité.
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