Monique Lévi-Strauss, Une enfance dans la gueule du loup, Seuil, coll. « La librairie du XXIe siècle, 213 p.
Je l’avoue, c’est le nom de l’auteur qui m’a d’abord attiré. Et puis aussi cette excellente collection dirigée par Maurice Olender. Las, quelle ne fut pas ma déception. Quand on a été la femme de l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, ai-je pensé, on a des choses fortes à dire, de l’ordre de la mémoire personnelle et de la réflexion. Eh bien, non. L’auteur semble traverser les choses et l’histoire sans affects, comme un volatile la pluie ou l’eau où il nage sans être mouillé : cela glisse sur ses plumes. Elle est née en 1926 à Paris dans une famille très bourgeoise et, pour des raisons biographiques liées au travail de son père (non juif, mais belge !), se retrouve en Allemagne pendant la guerre. C’est épouvantable ? Pas vraiment. Oui, il y a des jours où l’on doit se contenter de pommes de terre, mais il y a pire malheur. Quelques bombardements des Alliés alentour. Et puis, il faut apprendre l’allemand, c’est dur. Des nazis, de la persécution antijuive, on ne saura rien. Retour à Paris, puis départ pour les Etats-Unis où Monique parfait ses études. A Paris à nouveau, de belles rencontres, dont Jacques Lacan et sa compagne, la belle actrice Sylvia Bataille, le peintre André Masson, sans compter le grand homme qui sera son homme, Lévi-Strauss. Autant de portraits vite, trop vite dessinés, que nous ne faisons qu’entrevoir. Je veux bien qu’on ait de la pudeur à raconter et à se raconter. Mais alors pourquoi écrire un livre ?
Annie Cohen, Le petit fer à repasser, Gallimard, coll. « Haute Enfance », 121 p.
Je retrouve avec plaisir la grâce et la sensualité, la douleur aussi des mots soyeux d’Annie Cohen, née en Algérie en 1944. Sa mère, Oran, Tlemcen, sa langue espagnole, Besame Mucho qu’elle aimait chanter, l’amour qu’elle vouait à son intérieur. Qu’est-ce que cela représente d’écrire dans une langue qui n’est pas celle de sa mère ? J’aime les questions d’Annie Cohen. On les jugera saugrenues, on aurait tort. Ce sont des questions d’un écrivain. Un écrivain rare qui pourrait vous toucher le cœur. Elle a beaucoup écrit, allez y voir. Ici, après quelques errances, c’est la découverte enchanteresse d’un petit coin de Corse, une modeste maison orientée à l’Est, vers le soleil levant, et les paquebots qui passent. Une courette où faire pousser des fleurs, et un cimetière, tout proche, où l’on aimerait être inhumée, comme Brassens à Sète. Voilà, c’est tout simple. Mais pas tant que ça. Ça ne dure pas, la folie rôde. Ce qu’écrit Annie Cohen ne se distingue pas d’elle-même. Sans chichis, sans artifices ni fioritures. Une voix juste, voilà tout. Même si parfois, quand tout va bien et qu’on peut arrêter les médicaments, tout s’écroule. Des compulsions incompréhensibles reviennent. Celle de dépenser par exemple, sans cesse, inconsidérément, d’acheter encore et encore des choses tout à fait inutiles, tel un petit fer à repasser, pour remplir quel vide, quel manque ? Mais cela n’empêche pas de visiter la petite synagogue de Bastia, quasi clandestine au fin fond d’une ruelle, où ne subsistent pas même dix hommes pour la prière, et d’aller dans une église prier pour sa mère. Et puis, signature de la folie : la location et l’ameublement d’un super appartement avec vue sur la mer et sur les montagnes au huitième étage à Bastia. Et les paquebots qui arrivent du continent, insupportables à la fin. Mais déjà, c’est le rêve d’une autre île, Cuba, où l’on parle cette fois la langue de la mère, et « ces Juifs qui ont quitté l’Europe pour Cuba – ceux d’Isabel la Catholique et ceux de la Shoah »…
Christophe Donner, Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive, Grasset, 300 p.
La phrase est d’Orson Welles. Le métier en question est évidemment le cinéma. C’est un roman, mais un roman vrai. Celui d’un moment du cinéma français d’après-guerre. Dans les rôles principaux, le richissime et insolent producteur d’origine libanaise Jean-Pierre Rassam, son père, sa sœur Anne-Marie, sa « fiancée » Annie Chardon, Claude Berri, ex-Langmann, avant qu’il ne tourne Le Vieil homme et l’enfant, et les personnages qu’il portera plus tard à l’écran avec Le cinéma de papa : son père fourreur, sa mère, sa sœur. En attendant la gloire, on joue (gros) au poker, on consomme force drogues diverses et variées, on boit, on tombe amoureux, on se suicide. Chemin faisant, de belles rencontres : le caractériel Maurice Pialat, Jean-Luc Godard et son lamentable projet de film sur le combat des Palestiniens en 1970 avant qu’ils ne soient décimés par le roi de Jordanie… C’est rondement mené, écrit avec talent, incisif et tragique.
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