Avec l’Etat islamique, les choses sont au moins claires. La loi de Dieu interprétée par les fanatiques prime toute autre exigence, même relevant de la simple humanité. Les droits de l’homme constituent une invention des mécréants, des « croisés », et bien sûr des Juifs.
La liberté de conscience, pivot de ces mêmes droits de l’homme, consiste à mettre sur le même pied le bon croyant et le pervers. Pour les djihadistes, l’Etat ne doit surtout pas traiter également ces deux catégories d’individus : il lui faut au contraire imposer aux récalcitrants la Voie unique, celle de Dieu.
Mais, dans ce domaine comme en d’autres, des arguments plus retors sont utilisés. A quoi ne serait-on pas prêt pour se dispenser de respecter les droits de l’homme, ces atteintes insupportables au bon plaisir du Prince ? Une thèse très répandue en l’occurrence est celle des « valeurs ». Les droits de l’homme, invention européenne, ne pourraient s’appliquer à d’autres cultures. Halte à l’ethnocentrisme et à l’arrogance néocoloniale des Occidentaux ! En utilisant le titre d’un ouvrage célèbre de l’historien britannique Niall Ferguson, disons que l’Occident (the West) ne devrait pas imposer ses normes au reste du monde (the Rest).
Les ethnologues nous ont suffisamment avertis des dangers de l’ethnocentrisme : prêtons donc un instant attention à l’argument, répété à satiété. Prenons quelques exemples.
La Chine, la Malaisie, Singapour et l’Indonésie ont mis en avant l’idée de « valeurs asiatiques », basées sur le consensus et l’harmonie, à l’opposé de la culture du dissensus et de l’individualisme occidentaux. Les droits de l’homme exprimeraient cet individualisme et ne sauraient s’appliquer à un tel contexte culturel sans le violenter, voire le détruire. Le beau mot d’harmonie fait cependant frémir quand il est utilisé par un pouvoir autoritaire, capable de forcer le consensus. Les droits de l’homme ne représentent pas le chacun-pour-soi débridé et le capitalisme sauvage (qui conviennent d’ailleurs très bien à ces dirigeants quand ils en ont besoin). Ils s’opposent seulement, au nom de la dignité de tout être humain, à un Ordre venu d’en haut. Ils permettent une harmonie réelle, librement consentie.
Les musulmans ne sont pas en reste sur ce point. Ils ont produit un nombre considérable de documents présentant une version « islamique » des droits de l’homme. Ces derniers s’y trouvent garantis, sauf quand ils entrent en contradiction avec la loi religieuse, laquelle doit prévaloir de façon catégorique. C’est évidemment retirer d’une main ce que l’on concède de l’autre. L’essence même des droits de l’homme consiste à garantir le libre exercice de la religion, sauf quand ce dernier porte atteinte aux droits d’autrui. Rappelons-nous encore Mobutu justifiant son fascisme importé d’Europe au nom de la chefferie africaine. La liste pourrait être allongée ad libitum.
Et si tout cela constituait, pour finir, une question d’interlocuteurs ? Je soupçonne que, la plupart du temps, ceux qui invoquent des valeurs différentes, que l’Occident devrait respecter, se situent du côté du manche : ils exercent un pouvoir qu’ils voudraient sans limites, et la revendication des droits de l’homme les gêne, les entrave (c’est bien sûr le but). Si nous écoutions plutôt les gens d’en bas, ces « voix sous les décombres », comme disait Soljenitsyne, nous entendrions sûrement une tout autre histoire.
Certes, les humiliés et offensés de la terre ne possèdent la plupart du temps pas les mots qu’il faut pour s’exprimer. Souvent illettrés, ils n’arrivent pas à formuler ce qu’ils ressentent, De plus, ils sont intimidés et menacés par les pouvoirs en place qui, barricadés dans leurs palais, discourent sur les « valeurs ». Qui les entendra ?
Si l’on s’adressait à eux, si l’on n’acceptait pas comme leurs représentants ceux qui méprisent l’idée même de démocratie représentative (« valeur occidentale »), nous les entendrions peut-être nous dire, avec leurs pauvres mots, qu’ils voudraient pratiquer leur religion sans que le pouvoir les opprime, régler leurs conflits de propriété devant un juge indépendant qui n’appliquerait pas la loi du plus fort, ne pas être arrêtés arbitrairement, avoir droit à l’éducation, à trouver un travail sans devoir passer sous les fourches caudines des kleptocrates régnants, etc. En bref, ils réclameraient les droits de l’homme comme Monsieur Jourdain faisait de la prose.
Ce sont nos interlocuteurs véritables. Ils resteront silencieux tant que nous flatterons les despotes et prendrons au sérieux leurs « valeurs ».
]]>