Même si cela n’a rien à voir avec le site « adopteunmec » (pour celles –ou ceux- qui en cherchent un) la président Cristina Kirchner vient d’adopter un homme. Et un Juif en plus.
Bon sang, s’est-on dit en voyant le titre, les gens du Gorafi* se sont vraiment lâchés pour les fêtes. : « La Présidente d’Argentine adopte un Juif pour éviter qu’il ne devienne un loup-garou » ! Mais où vont-ils chercher tout cela ?
Sauf qu’en y regardant mieux, il s’agit du vrai titre d’un vrai article du site i24 news** . Résumons : ce 23 décembre, bla bla, Yaïr Tawil, bla bla, dont le père dirige le Beth Loubavitch de Rosario, une ville de, blabla, a reçu le titre de « « filleul du président » !
Avec une grande photo de Cristina Kirchner, la présidente argentine dans la maison des Tawil, participant à l’allumage des bougies de Hanoukka ! Mais qu’est ce que comment se fait-il pourquoi donc ?
En fait, cela renvoie au XIXe siècle quand sévissait parmi les « gauchos » (cow-boys) de la Pampa la légende du « lobisón », le loup-garou. Selon cette superstition, le 7ème garçon d’une famille sans filles en devenait un lors de son 13ème anniversaire.
Alors, « chaque nuit de pleine lune, à l’heure de minuit », il se transformait et courrait la campagne, dévorant « les bébés non baptisés et la chair des morts ». Du coup, nombre de parents terrifiés abandonnaient leur 7ème fils voire le tuaient…
La croyance était si répandue qu’en 1920, le Parlement argentin dut voter une loi afin de transformer le malheureux petit un élu et non plus un maudit : si la famille en faisait la demande, le bébé était placé sous la protection du Président de la République.
Mieux, il recevait une médaille en or et ses études lui étaient payées jusqu’à sa majorité. Cela arrangea la situation mais pas au point que la superstition disparaisse. Au point qu’en 1973 encore, le Président de l’époque, Juan Perón dut officialiser la pratique par décret.
Dans la foulée, il étendit la mesure à la 7ème fille d’une famille ne comptant pas de garçons. Une concession au modernisme que l’on peut d’ailleurs juger excessive : la lycanthropie ne frappe pas les gamines, le mot n’a pas même pas de féminin (louve-garoute ?)
Quoi qu’il en soit, bien plus tard, en 1993, Shlomo et Nehama Tawil à qui l’Éternel avait accordé la bénédiction d’un 7ème garçon, s’adressèrent au Président de l’époque, Carlos Menem pour lui demander de bien vouloir devenir le parrain de leur petit Yaïr.
Refus poli de la Présidence : certes, la Constitution argentine garantit la liberté de culte, mais le catholicisme n’en est pas moins est la religion d’État du pays. Et il faut avoir été baptisé dans toutes les règles de l’art pour bénéficier de la mesure.
Passent encore quelques années et en 2009, la loi est modifiée : les septièmes enfants seront admis à l’auguste parrainage quelles que soient leur race ou leur religion. Rebelote pour les Tawil qui finissent par obtenir gain de cause cette année.
Plus pour le principe que par peur du loup-garou ou pour les études : le petit Yaïr a aujourd’hui 21 ans révolus. Mais, pour la première fois depuis 1920, un Juif est devenu le filleul du Chef de l’État (la Cheffe en l’occurrence).
Jolie histoire, non ? Aux yeux des médias de par le monde en tous cas qui, afin de pouvoir la raconter, n’ont pas hésité à mélanger une tradition et une légende. Pour connaître la 1ère, il faut savoir que, comme les États-Unis, l’Argentine a longtemps été un pays d’immigration.
Ainsi en 1914, le tiers de la population était d’origine étrangère. Et parmi ces « allochtones » comme on ne disait pas encore, il y avait un bon nombre de « Rusos », de Russes (dont pas mal de Juifs mais c’est une autre histoire).
Ce sont eux qui, en 1907, demandèrent au Président de l’époque d’être le parrain de leur 7ème enfant afin de «maintenir une tradition observée par les Tsars de toutes les Russies ». Un immense honneur qu’ils aimeraient voir se perpétuer dans leur nouvelle patrie.
Et, accessoirement bien sûr, l’assurance pour ces familles le plus souvent pauvres, de voir financées les études du petit dernier… C’est avec cette tradition que l’on a mélangé la légende distincte du « lobizon »
Pour être complet, il ajouter que certains chercheurs argentins croient que ce sont aussi les immigrants russes qui ont amené en Amérique latine, les récits de loup-garou qui ne font pas, à priori, partie de la culture du continent.
Il n’importe : en acceptant un filleul de confession juive, Cristina Kirchner a, en même temps posé un acte inédit et un bien beau geste. Car on sait qu’il a eu pu exister des golems, des mauvais génies, voire des vampires juifs.
Mais qui, je vous le demande, a jamais entendu parler d’un loup-garou juif ? Et, avec ce vent mauvais qui balaie en ce moment nos communautés de par le monde, ce n’est vraiment pas le moment d’en lâcher un.
En sauvant ainsi le fils de Shlomo et Nehama de ce terrible destin, la Président argentine a bel et bien accompli une sorte de miracle. « Un moment magique », a-t-elle tweeté après sa visite chez les Tawil. On ne saurait mieux dire.
*Gorafi : site proposant des articles (et surtout des titres) aussi faux qu’hilarants mais traités de façon parfaitement journalistique
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