Du 13 au 15 janvier 2015 à 20h30, Manuel Pratt nous revient avec sa Valse des hyènes, tout spécialement pour le Théâtre 140. Un monologue acide dans lequel l’auteur du Couloir de la mort et du Ticket a cette fois choisi de parler de lui. Un portrait de famille corsé, un vrai portrait de société, dans ce qu’elle a de meilleur, mais aussi de pire. Rencontre.
Vous avez écrit ce monologue autobiographique en 2007 et avec accepté de revenir le jouer pour trois représentations exceptionnelles à la demande de Jo Dekmine. Cela a-t-il été difficile pour vous de vous mettre ainsi à nu ?
Effectivement oui, et pour cette raison peut-être, j’ai dû écrire plusieurs pièces avant de parler de moi. Je ne pouvais pas refuser bien sûr de jouer au 140, par amitié aussi pour Jo Dekmine, mais j’admets qu’il y a certains passages de la pièce qui sont, par leur contenu, plus difficiles pour moi à répéter et pour lesquels je me laisse une certaine liberté. Je tiens surtout à ce que le public vienne de sa propre volonté pour voir cette pièce qui est finalement assez violente, tout en étant traitée avec beaucoup d’humour, le rire du désespoir.
Vous évoquez votre enfance, à l’ombre de la Shoah, mais aussi des faits terribles dont vous avez été victime, et qui relèvent bien souvent encore d’un tabou.
Je dis volontiers que la Valse des hyènes est ma thérapie, sans vouloir faire peur à qui que ce soit. J’ai voulu exorciser les démons qui font l’homme que je suis, le viol et la prostitution chez les hommes en font partie. J’ai grandi dans la haine du Boch, l’ambiance de la guerre et des camps, sans qu’aucun membre de ma famille n’ait pourtant été déporté. Chez moi, on parlait de « Buchenwald », en disant « Buquenwald », plus claquant… J’aime le théâtre documentaire, je n’aime pas les romans, sauf s’ils reposent sur des bases historiques. Il revient selon moi à l’artiste de pointer ce qui ne va pas dans la société, je suis convaincu qu’en montrant ses terreurs, on parvient à les vaincre. La France a choisi depuis longtemps la culture du silence, de l’interdit, de la censure. J’en ai fait les frais en essayant de présenter il y a quelques années un spectacle sur la guerre d’Algérie. On a été menacé, le spectacle s’est vu interdire. La Belgique est beaucoup plus loin dans le « parler vrai », on le voit notamment avec la question du Rwanda et le travail artistique qui est réalisé sur le sujet.
La mort est au centre de chacune de vos pièces, comment l’expliquez-vous ?
La mort est omniprésente dans mes pièces et me fascine, c’est vrai. Pas un jour ne passe sans que j’y pense, ce qui ne m’empêche pas de vivre ! On s’ennuierait si l’on connaissait la date exacte de sa mort. Le fait qu’elle puisse survenir à tout instant nous oblige à nous battre continuellement. Je ne crois pas beaucoup au changement de l’homme, mais bien en la résistance intérieure, c’est ce que je fais. Je pense qu’elle est primordiale et de loin la plus efficace. Aussi je ne m’interdis rien. Cela implique de gueuler contre ce qui nous déplait, mais aussi pour dire ce qui est bien. La France ne gueule que pour les petites choses, et non les grandes causes. C’est une résistante… de la 25e heure.
La Valse des hyènes est au départ le portrait de votre famille, et en fin de compte le portrait de notre société toute entière ?
Tout à fait. En tant que Juif, j’ai eu la chance de recevoir une éducation à l’école catholique, et cela m’a permis de regarder avec recul et étonnement les injustices et les intolérances entre ces deux religions. Je suis devenu ensuite ami avec la communauté gitane et me suis retrouvé rejeté de tous bords. J’ai souvent été en décalage du monde qui m’entourait, y compris dans ma création. Quelqu’un qui subit un viol peut difficilement croire encore longtemps aux petits oiseaux des romances. Quand je parle de la mort, elle n’est d’ailleurs pas uniquement physique, il peut s’agir aussi de la mort des rêves, des idéaux. En cela, il est précieux de retrouver des personnes qui vous tendent la main et vous redonnent espoir, comme l’ont été ma compagne et mes filles. Le combat qu’il soit personnel, social, politique, ou même dans l’éducation de vos enfants, peut aussi vous redonner la foi.
En bref
La Valse des hyènes est un monologue acide, sur la culture juive dans le monde des années 1980. C’est avec un regard tendre teinté d’ironie que Manuel Pratt nous brosse un tableau de famille bien corsé. Il réinjecte une bonne dose de vérité dans les clichés de la famille juive, tout en portant un regard plein d’humour sur lui-même. Mais derrière ces phrases, la souffrance fait surface. Comment envisager une vie d’adulte sereine lorsqu’on doit se construire sur une enfance brisée ? Lorsqu’on a grandi entre les rancunes entretenues, les haines tenaces, les racismes de tout poil ? Lorsqu’on a hérité, comme une tare génétique, des traumatismes, quoiqu’indirects, de la Shoah ? Comment se projeter dans l’avenir lorsque celui-ci a été, à jamais, marqué par la haine, par la violence et par le sang ?
Tel face à une armoire, Manuel Pratt ouvre devant nous les tiroirs de sa vie : sa prime enfance, l’école, la religion, la découverte de l’amour, le viol, la construction personnelle, la naissance de ses filles… faisant valser les souvenirs comme une danse, la Valse des hyènes.
A voir du 13 au 15 janvier 2015 à 20h30 au Théâtre 140
Av. E. Plasky 140, 1030 Schaerbeek
Infos et réservations : 02/733.97.08 – www.theatre140.be
]]>