Ce n’était déjà pas une matinée comme les autres… Vendredi 9 janvier 2015, la France se levait groggy, le souffle coupé et le cœur lourd suite au massacre ayant décimé la rédaction de Charlie Hebdo. Une fois de plus, le terrorisme avait soigneusement choisi ses premières cibles, il visait des dessinateurs, des journalistes.
La rédaction du journal satirique était pourtant protégée par la police. Rien n’y a fait. La publication vivait avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Tout cela n’arrêtait pourtant pas les frondeurs rigolards et franchouillards de Charlie, surtout pas les menaces. Sacrée leçon de courage donnée par Charb, Wolinski et leurs amis…
Immédiatement après la tuerie de Charlie, la presse juive américaine, inquiète, me demandait comment réagissaient les Juifs de France. Ma réponse était alors évidente, limpide : en citoyens français. L’oreille pendue à leur poste de radio ou à leur écran de télévision, mes coreligionnaires comme l’ensemble de la Nation craignaient pour le vivre-ensemble. Les terroristes courraient toujours. Et tandis que d’autres meurtriers sortaient du bois, dans de nombreux foyers juifs de l’Hexagone, les questions qui hantent chaque membre de cette communauté de destin ressurgissaient. On le sait depuis trop longtemps maintenant, l’islam radical a ses objectifs : mettre en péril la liberté de la presse, entraver l’Etat et ses représentants, et s’en prendre toujours aux Juifs pour ce qu’ils représentent, car, au fond, être juif, c’est résister…
Les Juifs justement. Depuis des mois, beaucoup d’entre eux vivaient dans la crainte de nouveaux assassinats antisémites, après ceux d’Ilan Halimi et des victimes de Toulouse. Puisque rien n’était véritablement mis en œuvre pour que l’antisémitisme ne tue plus sur le sol français, ces phénomènes devaient bien se reproduire. Alors, lorsque vendredi en fin de matinée, j’entends passer sous mes fenêtres plusieurs colonnes de voitures de police toutes sirènes hurlantes, je ne peux m’empêcher de penser au pire. Sur Twitter, on lit déjà que la Porte de Vincennes est bloquée, qu’une prise d’otage se déroule dans un magasin jouxtant la sortie du boulevard périphérique. A cet endroit se situent justement plusieurs épiceries et hypermarchés cacher. Assiste-t-on à la suite de la tuerie de Charlie Hebdo ? Pour en avoir le cœur net, je décide d’aller faire mon travail de journaliste Porte de Vincennes, dans le Sud-Est de Paris, à quelques pas de la place de la Nation. J’arrive sur les lieux de la prise d’otage en voisin, avant la plupart des journalistes. Sur les coups de 13h, je commence à live-tweeter, c’est-à-dire à décrire simplement, et en restant le plus objectif possible, ce que je vois autour de moi. Ces bribes de témoignage en 140 signes sont vite repris par de grands médias nationaux, Le Monde, RTL, Elle. Des amis, des connaissances m’écrivent, m’appellent. Ils me demandent si leurs parents se situent dans la liste des otages. Impossible de les renseigner sur le vif : de peur que des informations précieuses soient divulguées et renseignent les preneurs d’otages, la police distille ses informations au compte-goutte. D’ailleurs, avant même de penser à communiquer, la police gère évidemment l’urgence. De toutes parts, les forces de l’ordre affluent. Des snipers, des CRS, des policiers en civil se distribuent depuis la Place de la Nation sur toute la longueur du cours de Vincennes. Au fil des minutes, une quarantaine de camions de pompiers arrivent. Ils sont bientôt rejoints par des dizaines d’ambulances. La police fait arrêter la circulation. Les métros, les bus et les tramways sont vidés. On fait évacuer les magasins proches des lieux de la prise d’otage. Soudain, un silence glaçant prend possession des lieux. Tout le monde attend…
Nous sommes vendredi, jour de Shabbat, et beaucoup de Juifs viennent faire leurs courses. La boutique HyperCacher est un petit supermarché très fréquenté par la communauté de l’Est de Paris, ainsi que les communautés des villes de Vincennes et de Saint-Mandé. Juste à côté de l’hypermarché se trouvent deux autres commerces de bouche tenus par des Juifs qu’il m’arrive de fréquenter aussi. Les lieux sont familiers et cela rajoute au trouble : à dire vrai, jamais je n’aurais pensé couvrir pareille scène de guerre, pareille histoire qui ne se trame que dans les films, à quelques pas de chez moi…
Sur ordre des forces de police, on demande aux badauds de reculer, d’évacuer. Les gens s’exécutent de bonne grâce. Certains cherchent à épancher leurs pulsions voyeuristes. A quelques mètres à peine du cordon de sécurité, on entend des lycéens rire, se chamailler. Un hélicoptère en vol stationnaire scrute les lieux. Des ordres s’échappent de talkies. Je croise au cours de l’après-midi plusieurs membres de la communauté juive, certains portant la kippa, formant le contingent de ces Juifs visibles, fréquemment cibles des actes antisémites. D’autres passent inaperçus. Il est bientôt 15h. Deux hommes me racontent que leurs femmes, leurs fiancées travaillent dans les commerces casher voisins de l’Hypercacher. Ils me demandent si j’en sais plus. La détresse dans leurs regards est terrible, pleine de sous-entendus… Elle pue la défaite de la République. Impossible, en de pareilles circonstances, de reprocher aux Juifs français d’avoir peur, de leur enjoindre de ne pas céder à la tentation de l’exil. Il ne faut pas se mentir : malgré le battage médiatique, les Juifs de France quittent un pays qui ne les protège plus et les écoute si peu. En fin d’après-midi, les forces de l’ordre donnent l’assaut contre Amédy Coulibaly, retranché à l’intérieur de l’épicerie. L’issue est tragique. Les récits du drame poignants. En 2015, il est toujours dangereux d’être juif. Compliqué de s’appeler Michel Saada,?Yoav Hattab, Yohan Cohen et Philippe Braham. C’est parfois même une malédiction…
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