Au lendemain de l’attentat de Charlie Hebdo, je me suis confectionné un badge en signe de tristesse et de colère. « Je suis Charlie » c’est : en attaquant Charlie Hebdo, les terroristes nous ont tous attaqués, « Nous sommes tous Charlie », citoyens, athées, juifs, musulmans, chrétiens…
Déjà, vendredi, rue Neuve, quelques regards peu amicaux m’ont contrainte à me poser la question : vais-je enlever ce badge ? Puis, zut, non, je suis à Bruxelles, en Belgique, pays démocratique, j’ai envie de dire que je suis triste, en deuil, en colère, ici, je peux. Puis les autres attentats ont suivi… Puis la marche citoyenne dont j’étais, bien entendu. J’ai décidé de porter mon badge pendant une semaine encore, en signe de deuil, parce que je ne veux pas qu’on oublie trop vite, parce que je veux que l’élan vécu dimanche ne retombe pas comme un soufflé. Certains passants m’adressent la parole, des discussions entre deux portes de métro s’amorcent, elles portent sur notre tristesse, et après, quoi ? Mais la plupart du temps, je me sens bien seule avec mon badge. Où êtes-vous les Charlie de dimanche dernier ?
Aujourd’hui, j’ai enlevé mon badge comme je l’avais prévu. Soulagement et tristesse. A ces sentiments, l’inquiétude s’est ajoutée. Ah oui, je ne vous l’ai pas dit, je suis juive. Je suis Charlie, je suis juive… Je suis juive et je travaille pour une association juive. Vous savez quelles thématiques je travaille avec les enfants du primaire et les adolescents du secondaire ? Le VIVRE ENSEMBLE ! L’ouverture à l’autre, la rencontre, le dialogue, la déconstruction des stéréotypes et des préjugés, la liberté d’expression, la démocratie… et ça marche ! Oui, les enfants et les adolescents ont envie de se rencontrer, de parler, d’ouvrir des portes pour aller voir ce qu’il y a derrière.
Ce n’est pas facile, certes, certaines familles font grandir leurs enfants dans la haine de l’autre, de moi, en particulier, la juive… Dieudonné a fait des ravages parmi les adolescents, les diverses théories du complot itou, cependant, lorsqu’on est bienveillant avec nos enfants, tous les enfants, qu’on les écoute vraiment, qu’on les laisse s’exprimer, il y a vraiment de quoi se réjouir ! Pourtant, l’heure est loin d’être aux réjouissances.
Depuis l’attentat au Musée Juif de Belgique, notre centre est protégé par la police, demain par des militaires. Vous trouvez ça normal, qu’en Belgique, en 2015, les premières personnes que je salue le matin soient des hommes en armes ? Moi pas ! Je ne veux pas d’une société ultra sécuritaire et pourtant, aujourd’hui, je n’ai pas le choix. A chaque attentat antisémite, mon fils me dit « Maman, je ne veux pas que tu ailles travailler ». Je le rassure, je relativise, c’est mon rôle. Mais franchement, il y a un truc qui ne tourne pas rond. Vous me direz, il y a plusieurs trucs qui ne tournent pas rond. D’accord avec vous.
Cependant aujourd’hui, le truc qui me taraude le plus, c’est l’habitude que notre société a prise de voir les Juifs haïs. Pendant longtemps, j’ai cru que cette haine était alimentée par le conflit israélo-palestinien. Après l’attentat au musée, mon point de vue a changé, je pense que le juif, peu importe ce qui se passe en Israël, sera toujours détesté, comme s’il portait je ne sais quelle faute. Et franchement, j’ai mal. J’ai mal à ma Belgique, je n’irai jamais vivre en Israël, mon pays c’est ici, mes racines elles sont ici.
Une question me taraude plus qu’une autre : pourquoi au lendemain de l’attentat contre le Musée juif n’y a-t-il pas eu une marche citoyenne comme celle de dimanche dernier ? Moi, je pensais naïvement qu’on allait tous descendre dans la rue pour dire qu’en Belgique on ne tue pas les gens parce qu’ils sont juifs.
Pourquoi ce silence citoyen ? Pourquoi Elio di Rupo, symbole de notre Belgique ouverte, a-t-il besoin d’écrire : « je suis Charlie, je suis juif, je suis palestinien… » Pourquoi à chaque fois que j’évoque ma judéité, me sert-on la souffrance palestinienne ? Je n’ai rien à voir avec cette souffrance, je ne suis pas responsable de ce qui se passe en Israël. Comme d’autres, je milite pour qu’un jour, proche, un Etat palestinien voie le jour. Alors… qu’on arrête de me dire que s’il y a de l’antisémitisme en Belgique, c’est à cause du conflit israélo-palestinien. Qu’on arrête de me dire que si je suis une « cible » pour les fanatiques, c’est parce que les Juifs maltraitent les Palestiniens. Rien à voir ! Je suis femme, juive, mère, belge, européenne… je suis tout ça, je suis riche de tout ça.
Lisez « Klezmer » de Joann Sfar. A ceux qui disent que, oui, c’est normal de ne pas aimer les Juifs, vous avez vu ce qu’ils font aux Palestiniens… Je dis STOP ! Parce que là, franchement, on a franchi la ligne rouge, et si vous n’interrogez pas vos préjugés et continuez à tenir ce genre de discours, nous allons nous perdre définitivement !
]]>