Ivan Stepanovitch Martinouchkine est l’un des derniers survivants de l’Armée rouge, l’un des plus connus aussi, qui a libéré le camp nazi d’Auschwitz le 27 janvier 1945. Il avait 21 ans, et faisait partie du « 1er front ukrainien » des combattants soviétiques. Témoignage recueilli par le journal Le Monde.
« J’étais lieutenant, je commandais un petit bataillon de la 60e armée, raconte-t-il d’une voix alerte malgré ses 91 ans, sous l’œil attentif de sa fille, à Moscou, où il réside. C’était tout juste après la libération de Cracovie, quand nous avons commencé à nous déplacer vers le sud-ouest de la Pologne et à nous approcher d’Auschwitz. Mais nous n’avons su qu’après ce que c’était réellement. »
« On me demande souvent si nous avions pour but de libérer ce camp : nous ne savions rien de son existence. Même les hauts gradés ne savaient pas ce qui nous attendait. Le 26 janvier, après avoir “éliminé” des Allemands d’un village, nous nous sommes dirigés vers un champ. Nous avons vu des fils barbelés, des gens accrochés dessus, puis des grands poteaux avec des fils électriques. On voyait derrière des bâtiments. De loin, on aurait pu croire que c’était une base. Les combats continuaient encore tout autour. »
« Soudain, poursuit-il, nous avons reçu l’ordre de nous déplacer dans le village d’à côté et, le lendemain, nous avons commencé à “nettoyer” la zone. Pendant la bataille, nous avons commencé à voir derrière le mur [de ce que les soldats pensaient être une base] des groupes de personnes. Au début, nous ne comprenions pas qui ils étaient. Ce sont eux qui ont compris en premier qui nous étions, et qui ont commencé à nous faire des signes. Ce n’est qu’à ce moment que nous avons réalisé qu’il s’agissait de prisonniers. »
« Ce n’était pas notre objectif d’entrer dans le camp »
Ivan Stepanovitch Martinouchkine le dit sans détour : « Au début, ce n’était pas notre objectif d’entrer dans le camp. Ce n’est qu’à la fin de la journée, lorsque les opérations de “nettoyage” furent terminées, qu’avec un groupe d’officiers nous avons voulu y aller. Nous sommes entrés, nous avons parlé avec un premier groupe de prisonniers, par gestes. On a vu leur état effroyable. Ils étaient très fatigués, très maigres. Il régnait une odeur de mort et de cendres. »
Qu’a-t-il ressenti ? « Il faut comprendre la situation, répond avec franchise le vieil homme, qui arbore sur le revers de sa veste ses médailles d’ancien combattant. N’importe qui se serait évanoui, mais nous, cela faisait presque trois ans que nous combattions, que nous avions traversé la Russie, l’Ukraine et que l’on voyait partout des destructions, des morts… »
Sitôt le camp « libéré », Ivan Stepanovitch Martinouchkine poursuivra d’ailleurs sa route sans s’attarder, avec le reste de l’Armée rouge, vers l’ouest. Il continuera jusqu’en avril 1945 et sera blessé, hospitalisé dans un hôpital tchèque, avant d’atteindre Prague. Par la suite, il participera comme ingénieur à la réalisation de la bombe atomique soviétique.
]]>