Enseigner la Shoah dans une société multiculturelle

La Shoah est devenue  un élément essentiel de la conscience collective allemande. La transformation de l’Allemagne en société multiculturelle pose de nombreux défis à l’enseignement de la Shoah. Cette problématique fait débat  alors que l’Allemagne assume, non sans difficulté, son statut de pays d’immigration.

« Il n’y a pas d’identité allemande sans Auschwitz » Ces mots ont été prononcés mardi 27 janvier par le président allemand, Joachim Gauck, à l’occasion du 70e anniversaire de la libération de ce camp, symbole par excellence de la barbarie nazie. « Le souvenir de la Shoah est une chose appartenant à tous les citoyens vivant en Allemagne. Il appartient à l’histoire de ce pays » a ajouté le chef d’Etat au sein d’un Bundestag plein à craquer et avant d’être longuement applaudi.

70 ans après la libération du camp d’Auschwitz par l’Armée rouge, le 27 janvier 1945, ces paroles résonnent d’un écho particulier face à ceux qui, nombreux en Allemagne, se demandent comment faire survivre la mémoire de la Shoah alors que le nombre de survivants des camps nazis se réduit comme peau de chagrin. Comment par ailleurs faire survivre ce souvenir dans une société multiculturelle, dans laquelle les mémoires entrent parfois en concurrence ? Cette question est de plus en plus fréquemment posée dans un pays qui accepte, lentement mais non sans difficulté, son récent statut de pays d’immigration. Ainsi, sur les 80,8 millions d’habitants que compte le pays, 8 millions sont d’origine étrangère et ce chiffre ne devrait qu’augmenter au vue du vieillissement de la population et des besoins croissants en main-d’œuvre.

L’arrivée des premiers travailleurs immigrés, principalement turcs, dans les années 50 et 60, puis, de leurs enfants a de fait entraîné des changements dans la manière d’aborder, à l’école, la question du nazisme et de la Shoah. Sur le fond, les enseignants confirment, au gré des enquêtes, que l’intérêt reste aussi élevé auprès de ces élèves qu’auprès des élèves d’origine allemande. En revanche, l’approche en est très différente. N’ayant pas de grands-parents ayant vécu cette période de l’histoire, ils ressentent une certaine distance et rarement un sentiment de culpabilité par rapport aux crimes nazis. Dans la pratique, les enseignants remarquent que ces enfants s’intéressent davantage aux victimes que les enfants de familles typiquement allemandes plus centrés sur les bourreaux et le processus de participation au régime nazi. Ces sources d’intérêts justifient des adaptations au niveau de l’approche des enseignants.

« Héritage négatif » du passé allemand

La question d’Auschwitz pose aussi un défi pour nombre de ces enfants issus de l’immigration en quête d’une place dans la société allemande. En 1998, le président du Conseil central des juifs d’Allemagne, Ignatz Bubis, rappelait que « tout Allemand né avant comme après la guerre est le dépositaire d’un héritage où coexistent Goethe et Auschwitz ». Or comment se sentir pleinement allemand lorsque l’on ne partage pas le même passé et surtout ce même « héritage négatif » ? La question est centrale notamment depuis que la loi sur la nationalité allemande a été modifiée, en 2000. Le droit du sang a été supplanté par le droit du sol et ouvert la voie à une définition plus ouverte de l’identité allemande.

La journaliste Ozlem Topcu, allemande d’origine turque, raconte, dans son ouvrage intitulé Nous, les nouveaux allemands, sa quête d’intégration via la connaissance du passé. « Je me suis plongée dans l’histoire du 3e Reich, j’ai lu le journal d’Anne Frank, je faisais des devoirs et des exposés en plus de ce qui était demandé » écrit cette journaliste du magazine Zeit. « Je suis devenue une accro de la Seconde Guerre mondiale. J’ai essayé de faire mienne l’Histoire allemande. Même sans grand-père dans la Wehrmacht ». Nombreux sont les enseignants qui corroborent cette quête d’intégration dans la communauté allemande via un travail de mémoire.

Aborder Auschwitz par sa dimension universelle est une autre manière de jeter un pont entre cette partie de l’histoire allemande et cette jeunesse issue de l’immigration. Mardi 27 janvier, le Président de la République Joachim Gauck l’a lui-même évoqué dans son discours au Parlement en citant une lettre envoyée par une citoyenne d’origine immigrée. « Je n’ai pas d’ascendance allemande mais j’aurai une descendance allemande et elle me rappellera à l’ordre lorsque l’injustice et l’inhumanité seront pratiquées sur notre sol ».Certains y mettent également une dimension personnelle en faisant un parallèle avec leur propre expérience de la xénophobie et leur peur de la violence d’extrême-droite, toujours présente en Allemagne. Le meurtre de plusieurs étrangers par le groupe néo-nazi de la NSU a récemment de nouveau révélé l’ancrage des mouvances d’extrême-droite et renforcé les craintes des populations immigrées. Se pose alors la question d’expliquer aux élèves comment une dérive de type du 3e Reich pourrait se produire et se reproduire.

Quant à l’antisémitisme, il pose lui-aussi un véritable défi aux enseignants, même s’il ne concerne pas les seules populations d’origine immigrée. Josef Schuster, le nouveau Président du Conseil central des juifs d’Allemagne, vient de proposer qu’une visite dans un camp d’extermination soit rendue obligatoire pour tout écolier de plus de 15 ans. Selon une enquête réalisée en 2012, la moitié des personnes interrogées reconnaissaient n’en avoir jamais visité.

Ce n’est évidemment pas la première fois dans l’histoire de l’Allemagne que les enseignants doivent s’adapter pour parler de l’Holocauste. A l’époque de la division du pays, le génocide des juifs n’était tout simplement pas enseigné en RDA avant d’être évoqué mais minimisé dans les dernières années du régime. En République fédérale d’Allemagne (RFA), en revanche, le travail de la justice dans les années 1960 (procès d’Adolf Eichmann en Israël, procès d’Auschwitz à Frankfort, …) et la révolte d’une jeunesse souvent radicalisée et demandeuse de réponses de la part de la génération précédente, ont contribué à briser le mutisme qui avait suivi les années de dénazification. Puis la chute du mur de Berlin en 1989 et la réunification en 1990 ont contraint les allemands à se repositionner sur leur passé nazi et à réécrire, non sans difficulté, une histoire commune. Les années 1990 et 2000 ont ainsi donné lieu à une explosion d’actions commémoratives, officielles et privées. Le travail des enseignants évolue alors de nouveau car cette troisième génération d’allemands post-nazisme est plus distancée par rapport à ce passé et plus encline à comprendre qu’à juger leurs grands-parents.

« Le multiculturalisme n’est pas une menace »

Le risque d’oubli est-il réel et renforcé par l’aspect multiculturel d’une société ? Si certains le craignent, Rosa Fava, directrice du projet « Diversité à l’école » au sein du Musée juif de Berlin et auteure d’un ouvrage sur l’enseignement d’Auschwitz auprès des populations d’origine immigrée, n’y croit pas. « L’histoire du national-socialisme est une partie de la culture populaire de ce pays. Il y a des milliers de livres à ce sujet. Cela restera un élément central de l’histoire et de l’enseignement en Allemagne. Si vous voulez comprendre pourquoi l’Allemagne a été divisée, il faut comprendre la guerre et le nazisme. Les gens qui vivent en Allemagne le savent. Le multiculturalisme n’est pas une menace pour la mémoire. La question n’est pas de savoir si les origines étrangères jouent un rôle mais de savoir si la population reste politisée. Seul un intérêt pour la politique engendre un intérêt pour l’histoire », explique Rosa Fava.

Dans la pratique, en tout cas, l’intérêt pour cette période ne se dément pas en Allemagne. Jamais autant d’ouvrages n’ont été publiés ni de films et de documentaires diffusés sur le sujet à l’occasion des 70 ans de la libération d’Auschwitz. Et cela même si selon une enquête de la fondation Bertelsmann publié dans le quotidien Bild, 58% des allemands disent souhaiter titrer un trait sur ce passé.

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