Voici le second volume, attendu, des Mémoires de Boris Cyrulnik, après Sauve-toi, la vie t’appelle, qui connut un beau succès. Le neuropsychiatre aborde dans Les âmes blessées (éd. Odile Jacob, 330 p.) le volet proprement professionnel du cours de sa vie. Il viendra nous en parler au CCLJ le lundi 9 février 2015 à 19h30.
Le propos est certes plus technique, plus « pointu », mais non moins passionnant. Car, et Cyrulnik aime à le répéter, on ne saurait distinguer nos choix philosophiques ou scientifiques de notre destin vécu, de notre expérience intime. Tout est lié.
Sa vocation est précoce. En 1948, Boris a 11 ans. On lui demande ce qu’il veut faire plus tard. Psychiatre, répond-il aussitôt. D’une certaine façon, il l’est déjà. Toute personne, et tout enfant qui cherche à comprendre à toute force ce qui lui arrive et ce qui arrive aux autres a déjà une attitude « scientifique » en regard du monde. Surtout si celui-ci vous paraît relever de la folie. Ecoutons Cyrulnik : « Très jeune, j’ai été un petit-vieux. La guerre m’avait forcé à me poser des questions qui n’intéressent pas les enfants, d’habitude : pourquoi a-t-on fait disparaitre mes parents ? Pourquoi a-t-on voulu me tuer ? J’ai peut-être commis un crime, mais je ne sais pas lequel ». Et l’enfant Cyrulnik, comme tout enfant, est confronté à l’incompréhensible, à l’énigme douloureuse que constitue le comportement des adultes. Bienveillants ? Malveillants ? Tantôt affectueux, tantôt destructeurs ? « La nécessité de rendre cohérent ce chaos affectif, social et intellectuel m’a rendu complètement psychiatre, dès mon enfance ». L’expression même « complètement psychiatre » ne vient pas par hasard sous la plume de Cyrulnik. « Complètement psychiatre », comme on dit « complètement fou »…
Et c’est peut-être pour ne pas devenir fou que le jeune Boris se choisit psychiatre, dès le début. Au monde complexe qu’il a sous les yeux, il ne faut surtout pas appliquer une pensée simpliste, binaire, manichéenne. Quand la pensée est trop simple, il y a des chances, estime-t-il, qu’elle soit fausse. Comment expliquer le nazisme, par exemple ? La psychanalyse seule ? L’économie marxiste seule ? Ce que Cyrulnik rejette surtout, c’est le sectarisme, la certitude de détenir à soi seul la vérité, et le mépris dans lequel certains tiennent tous les autres. Et Dieu sait que tout le long de sa longue carrière, il en a vu défiler de ces petits maitres (ou ces grands patrons) tout imbus de leur science « totale », laquelle n’était le plus souvent qu’une façon commode de justifier leur idéologie.
A ce propos, on trouvera l’auteur parfois étrangement conciliant. A l’égard d’abord de disciplines réputées antagonistes. Ainsi, de l’éthologie et de la psychanalyse. D’un côté, l’instinct propre à tous les animaux, de l’autre l’inconscient, proprement humain, et seulement humain, car fondé par le langage articulé. « L’inconscient est structuré comme un langage », disait Lacan. Ainsi, de certains concepts, réputés exclusifs les uns des autres. Par exemple, l’inné et l’acquis. Le traitement chimique, ou le traitement par la seule vertu de la parole. Le tout génétique et le tout culturel. L’éthologie, ainsi, avait mauvaise presse du côté de la gauche qui la jugeait quasi d’extrême droite. Entre ces options réputées irréconciliables, Cyrulnik ne choisit pas : il prend tout ! Tout est également intéressant et susceptible d’être scientifiquement pertinent. Non pas une théorie contre l’autre, mais les deux ensemble ! D’où ce que nous appelions le côté « conciliant » de Cyrulnik, tolérant, voire indulgent. Des chercheurs comme Konrad Lorenz, Alexis Carrel ou Debray-Ritzen, que d’aucuns ont qualifiés de « fascistes » (parce que la psychanalyse n’était pas leur tasse de thé), ou encore feu la revue ésotérique Planète trouvent grâce aux yeux de Cyrulnik, alors qu’il n’hésite jamais à exercer son ironie à l’égard de Lacan, si vénéré, voire idolâtré, et sa « secte ». Le grand tournant, en psychiatrie comme pour tant de domaines, ce fut la libération théorique et pratique que constitua Mai 68. Aujourd’hui qu’il est de bon ton de prétendre que tout notre malheur vient de ce temps-là (voir Zemmour et d’autres), ça fait du bien de lire que Mai 68 donna lieu à des avancées spectaculaires, par exemple dans notre rapport à la « folie », à l’enfermement, à la pratique de la lobotomie. Une révolution culturelle traversée par des idéologies exacerbées et exclusives, réduites souvent à des slogans du type : « la lutte des classes », le « nom du père », etc. C’est dans cette ouverture théorique que Cyrulnik va reprendre et élaborer, on le sait, cette notion promise à une belle fortune, la résilience : façon dont une personne chez qui la vie a été, pour telle ou telle raison, meurtrie, reprend le goût de vivre. Pour comprendre une telle personne que la vie a meurtrie et maltraitée, le clinicien, dit Cyrulnik, a plus de chances d’y voir clair fort d’un savoir pluridisciplinaire. Le patient n’est pas qu’un cerveau, des neurones, des organes. Il est tout cela, et aussi une histoire, une famille, une culture.
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