Je suis Charlie, vu d’Israël

Comme l’immense majorité des Français, les Israéliens ont exprimé leur indignation suite aux tueries de Charlie Hebdo et du magasin Hyper Casher. Mais derrière les hommages sincères, beaucoup d’Israéliens attendent de la France qu’elle se range désormais aux côtés d’Israël, puisque l’islamisme frappe aussi bien à Paris qu’à Jérusalem.

La France a été, malgré elle, au cœur de l’actualité de ce début d’année 2015. L’attentat qui a coûté la vie à 13 personnes, dont les principaux dessinateurs de Charlie Hebdo, puis le surlendemain, le second qui a raflé la vie à quatre Juifs qui faisaient leur course à la boutique casher de leur quartier ont ému toute la planète ou presque. L’ébranlement en France a été tel que la marche organisée en leur mémoire a rassemblé plus de trois millions de personnes. Les dramatiques événements ne sont pas passés inaperçus en Israël. Le jeudi soir, la veille de l’attentat de la porte de Vincennes, des centaines de personnes se sont massées en silence devant l’ambassade de France à Jaffa, et ceux qui n’ont pas pu pénétrer dans la résidence, noire de monde, ont tenu à signer le livre d’or de l’ambassade pour exprimer leur solidarité. Même à Jérusalem, où c’est peu dire que l’on ne rigole pas avec la religion, le blasphème, Dieu, ses prophètes, les Juifs orthodoxes, la kyrielle de chrétiens d’Orient, arméniens, orthodoxes, catholiques et les musulmans, entre l’esplanade des Mosquées, le Mont du Temple et le Saint-Sépulcre, à l’entrée de la ville, on était accueilli par un « Je suis Charlie » inattendu pour une Cité trois fois sainte.

« La France est foutue »

La plupart de mes compatriotes n’avaient jamais entendu parler de Charlie Hebdo, de Wolinski et de Cabu. Il fallait expliquer que le nom de la publication satirique était un hommage à Charlie Brown, mais aussi un pied de nez au général de Gaulle qu’on osait interpeller par un diminutif. Ce Journal était à la fois l’enfant de Mai 68 sans le dogmatisme idéologique et surtout le rejeton d’une tradition d’impertinence qui remonte à Rabelais, Molière et Voltaire, à l’anticléricalisme, au pacifisme et à l’anarchisme. Il fallait ajouter aussi qu’outre la perte d’immenses talents dans la bande dessinée devenue grâce à eux un art à part entière, c’étaient plusieurs générations de Français qui se sentaient orphelins de cet esprit français qu’on avait voulu étouffer. Mais derrière l’hommage authentique, on put aussi entendre en Israël quelques autres sons de cloche : « On vous l’avait bien dit : nous sommes l’avant-poste du combat contre l’islam. Les Français vont se réveiller de leur torpeur ». Enfonçant le clou du « clash des civilisations » et celui du défaitisme, ils tonnaient : « La France est foutue, l’islam est dans la citadelle, l’Etat islamique est à leurs portes ». Les loups sont entrés dans Paris, chantait Reggiani. D’autres déclaraient aussi que la République a été vaincue par le multiculturalisme et l’esprit de repentance qui ont conduit la « bien-pensance » française à tolérer l’islam en son sein. Ou encore : « Les Français vont comprendre ce que nous vivons. Ils n’auront plus les yeux de Chimène pour la cause palestinienne et doivent se mordre les doigts d’avoir reconnu l’Etat de Palestine à l’Assemblée nationale, au Sénat et jusqu’au Conseil de sécurité à l’ONU ». Enfin, on terminait souvent en affirmant que Jérusalem, Tel-Aviv, Ashdod et Netanya seront prises d’assaut et submergées par une vague d’alya, un tsunami qui, à terme, clôturera l’histoire des Juifs de France.

Il faut répondre à ces arguments point par point. Si le discours sur l’islam triomphant avait pris, en tête du cortège nous n’aurions pas eu François Hollande, Manuel Valls et ses invités, mais Marine Le Pen. C’est elle qui aurait dû récolter les fruits de ce qu’elle avait semé, elle a été marginalisée. La France refuse le dilemme qu’on lui tend -combattre l’islamisme ou rester fidèle à ses valeurs de tolérance-, posant une contradiction entre les deux.

Rester fidèle à ses valeurs signifie qu’elle résistera à la tentation consistant à assumer qu’au nom de la sécurité, tout musulman est un suspect. Ce n’est pas demain la veille qu’on verra deux files à Roissy, l’une pour les Français musulmans, la seconde pour tous les autres, comme c’est le cas en Israël où la citoyenneté israélienne commune ne fait pas le poids et recule devant le primat de la sécurité. Je ne prétends pas qu’Israël a tort de procéder comme il le fait. Nous avons une longue durée dans le conflit qui explique le choix des autorités; nous avons surtout une vision de la nation qui n’accorde que peu d’importance à sa dimension civique, alors que celle-ci est au cœur du projet républicain.

Au nom de l’islamisme

C’est cette conviction profonde qui explique pourquoi le Président de la République a dit que « les attentats n’avaient rien à voir avec l’islam », ce qui est excessif, car c’est bien aux accents d’« Allah ou-Akbar » que les frères Kouachi ont perpétré leur crime. S’ils n’ont rien à voir avec l’islam, ils ont tout de même un rapport certain avec l’islamisme. Ce serait trop facile, chaque fois qu’un acte horrible est commis d’en exonérer la foi au nom de laquelle ils agissent. Les émules du rabbin Kahana en Israël, les « jeunes gens des collines », commettent leurs méfaits au nom du judaïsme. Je peux vouloir les distinguer du judaïsme normatif en évoquant un judaïsme fanatique, pas en prétendant que le judaïsme n’a rien à voir avec. La confusion entre jugement de fait et jugement de valeur est ici regrettable.

Nombre d’Israéliens espèrent qu’après cet électrochoc, la France cessera d’avoir pour la cause palestinienne la sympathie qu’elle lui témoigne. Ils attendent qu’elle se range désormais aux côtés d’Israël, puisque l’islamisme radical frappe aussi bien à Paris qu’à Jérusalem. Peine perdue. On soutient en France la création d’un Etat palestinien à côté d’Israël, comme on a soutenu en 1948 l’existence d’un Etat juif. Sans doute, il y va du « politiquement correct », de « l’économiquement rentable » et de « l’électoralement utile ». Sans doute, il en est qui trouvent dans le slogan « vive la Palestine » matière à expier le péché colonisateur de la France, voire à redorer le blason de leur antisémitisme après qu’Hitler l’ait déshonoré. Mais à ne s’en tenir qu’à ces motivations-là, les Israéliens s’interdisent de comprendre que pour la plupart des Français -et qui n’étaient pas parmi les manifestants de l’été 2014-,la création d’un Etat palestinien à côté d’Israël relève simplement d’une justice élémentaire et de l’équité puisqu’il offrira aux réfugiés de 1948 une patrie sur une partie de la Palestine et qu’il mettra fin à une occupation militaire dans le respect des garanties de sécurité qu’Israël a le devoir d’obtenir avant de procéder à un retrait.

Il reste que l’on meure en France aujourd’hui parce qu’on est né juif, parce qu’on étudie dans une école juive ou qu’on fait ses courses dans un hypermarché casher. On meurt aussi en Israël à cause du terrorisme, mais si le terrorisme est aveugle, le combat qui oppose Israéliens et Palestiniens ne l’est pas; en France, c’est du pur antisémitisme. Enfin, l’attentat dissocie objectivement les Juifs du reste de la société française malgré la compassion générale, car c’est en tant que Juifs qu’ils sont ciblés; en Israël, chacun peut être visé, ce qui explique pourquoi les attentats ressoudent, malgré eux, la communauté nationale. Des Juifs de France en tireront les conclusions et s’en iront en Israël. Seraient-ils 10.000 à partir durant l’année 2015 que cela ne constituerait encore que 2 % de la communauté juive. Israël tout entier s’est ému du double attentat. On a eu mal à Charlie dont on ignorait le nom et ce qu’il incarnait en France. Le meurtre à la porte de Vincennes, quant à lui, fut une tragédie nationale; ce sont nos frères qu’on assassine.  

Netanyahou à Paris
La presse israélienne n’est pas tendre, on le sait, pour le Premier ministre. Et il est vrai que celui-ci a fourni en un temps record, de bonnes raisons de le clouer au pilori. Ce fut d’abord le « Partir, pas partir ». Netanyahou a fait savoir qu’il ne viendrait pas en France, puis apprenant que ses alliés politiques Bennett et Lieberman seraient du voyage, la compétition électorale qui en fait objectivement des rivaux l’a incité à revenir sur sa décision et à s’envoler pour Paris. Premier acte. Deuxième acte : lors de la manifestation, s’étant retrouvé, bien malgré lui, dans le cortège, voilà « qu’à l’israélienne », il a donné du coude, de l’épaule et du pied pour se hisser au premier rang. Fier de sa prouesse, il a fait un signe de la main de victoire, oubliant qu’il était là non pour tester sa popularité personnelle, mais pour représenter son pays et apporter à la France l’expression de son affliction israélienne. Le dernier acte fut commis à la synagogue de la Rue de la Victoire. S’adressant à l’assemblée recueillie mais il est vrai que François Hollande et Manuel Valls s’étaient déjà éclipsés-, Netanyahou a lancé un appel vibrant aux Juifs de France, leur déclarant que leur foyer les attendait à bras ouverts. Il est indéniable que la vocation de l’Etat d’Israël est d’accueillir les Juifs du monde entier, lorsqu’ils le veulent et le peuvent. Mais autant des appels de ce type sont justifiés lorsque les Juifs ploient sous le joug d’une dictature -souvenez-vous du Let my people go adressé aux autorités soviétiques-, autant dans un pays démocratique fut-il menacé par le terrorisme islamiste, il importe de faire preuve de tact.Si un prochain attentat en Israël frappait, parmi des Juifs, un ressortissant originaire de France, je n’aimerais pas que le Président de la République appelle ses compatriotes en Israël à rentrer au bercail. Les Juifs de France comme les Juifs d’Israël sont assez grands pour savoir où ils souhaitent vivre. L’Agence juive a pignon sur rue pour ne pas avoir à leur montrer la porte de sortie. En outre, une déclaration de la sorte peut inciter des Juifs de France -qui sont en majorité- de répondre publiquement « Non merci : la France est et reste notre patrie ». Dans des périodes de communion générale, il est requis de respecter le consensus, pas de passer outre.  
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