Le monde terrible des anciens haredim

Qui peut bien avoir encore plus de difficultés qu’un ultra-orthodoxe (haredi) pour rejoindre la vie normale ? Réponse : un ex-ultra-orthodoxe. Un problème qui commence à préoccuper les Israéliens tant leur nombre va croissant.

Rabbi Wolf de Zhitomir disait : « Pour celui qui croit, il n’y a pas de question. Pour celui qui ne croit pas, il n’y a pas de réponse ». Un aphorisme des plus élégants encore qu’il prête à discussion, surtout la 2ème partie de la phrase,

Quoi qu’il en soit, il explique pourquoi les Israéliens appellent les ex-ultra-orthodoxes «khozrim be shééla ; ceux qui retournent à la question ». ( Et, à l’inverse, « khozrim bé tchouva, ceux qui retournent à la réponse » les Juifs qui reviennent à la foi)

Or, le nombre des premiers est en augmentation : selon le Bureau central des statistiques, près de 13.000 hommes ou femmes entre 18 et 23 ans*, ont quitté les différentes communautés ultra-orthodoxes,  ces dernières années.

Rien qu’en 2013, ils étaient 1.300, un chiffre est en constante augmentation. Certes, c’est peu, surtout comparé aux quelques 800.000 « Craignant-Dieu » du pays mais c’est assez pour que l’on commence à s’intéresser –et surtout à s’inquiéter- pour leur sort.

Car ceux qui préfèrent qu’on les appelle « yotsim » (ceux qui sortent ) connaissent les mêmes difficultés que les membres de leurs ex-communautés lorsqu’ils veulent rejoindre la vie normale.

Comme eux, dans les écoles qu’ils ont fréquentées, ils n’ont étudié que les livres religieux au détriment de quasi tout le reste.  Prisonniers de leur mode de vie clos sur lui même, ils ne maîtrisent pas non plus les codes d’une société moderne.

Comme on le sait, après avoir grassement financé durant des décennies cette vie de ghetto, les dirigeants israéliens se sont résolus à utiliser une partie de cet argent afin de pousser les ultra-orthodoxes à entrer enfin sur le marché du travail et/ou à faire l’armée.

Mais si pour y parvenir, les ultra-orthodoxes sont aidés par le gouvernement, par leur communauté et leur famille, les yotsim ne le sont par personne.  Dès qu’ils manifestent une volonté d’indépendance, ils sont rejetés par leur parentèle et leur congrégation.

Quant aux pouvoirs publics, ils ne semblaient pas avoir conscience de leur existence.  Seule l’organisation Hillel, basée à Jérusalem et Ramat Gan, près de Tel Aviv, tente depuis les années 1990 de les secourir.

Composée de travailleurs sociaux, d’avocats, d’enseignants, de psychologues, etc., elle les aide à se loger, à obtenir des bourses pour passer le baccalauréat, entrer à l’armée… Cette association de bénévoles aux moyens limités a tout de même permis à  plus de 2.000 yotsim à se réinsérer cette dernière décennie.

« Le groupe le plus isolé que j’aie jamais rencontré » 

Selon Hillel, le nombre de gens qui la contacte chaque mois est en hausse constante : les médias sociaux et Internet en général, plus l’entrée dans le monde du travail et l’armée incitent un nombre croissant de Craignant-Dieu à s’interroger sur leur façon de vivre.

Et depuis 2013, deux députées de la Knesset se sont saisies du problème. Après avoir rencontré quelques yotsim, Adi Kol (Yesh Atid) a créé un groupe de pression pour les défendre en expliquant : « C’est le groupe le plus isolé que j’aie jamais rencontré »

De son côté, la députée Zahava Gal-On (Meretz) a déposé une proposition de loi pour que les yotsim reçoivent un « panier d’intégration » similaire à celui qui est offert aux nouveaux immigrants en expliquant : « Eux aussi débarquent dans un monde qui ne leur est pas familier ».

Petit à petit, les choses ont commencé à bouger. Adi Kol a obtenu une subvention du ministre des Finances, Yaïr Lapid, qui est du même parti qu’elle, afin de construire des centres d’urgence où pourront s’installer les yotsim, le temps de se retourner.

L’association Hillel va enfin être subventionnée. De son côté, Tsahal les aide en les faisant entrer dans son programme du « Soldat isolé » et elle leur offre une formation pour passer le baccalauréat.

Les ministères du Logement, des Affaires sociales ou de l’Éducation ont aussi accepté de coopérer.  Il faut dire qu’il y a urgence : le choc est souvent terrible pour ceux qui ont ainsi le courage de quitter le monde étroit de l’ultra-orthodoxie.

Durant les derniers 18 mois, sept d’entre eux se sont suicidés et, selon une étude, les yotsim présentent trois fois plus de tendances suicidaires que le reste des Israéliens (Le pays compte chaque année près de 500 suicides dont 20% de jeunes de moins de 25 ans).

Or, l’inquiétude règne chez les yotsim et leurs partisans : les législatives de mars pourraient bien entraîner un retour des ultra-orthodoxes au pouvoir. Et il est peu probable que ces derniers accordent quelque aide que ce soit à ceux qu’ils considèrent comme des apostats…

Pourtant, que de gens bien ont quitté la religion : sans même parler de Spinoza qui fut excommunié, on peut citer, au hasard, des écrivains comme Haïm Nahman Bialik,  Ahad Haam, Sholem Aleichem ou, dans un autre domaine, David Susskind.

Comme le journalisme, l’ultra-orthodoxie mène à tout… à condition d’en sortir

*Au delà, ils sont mariés et ont des enfants, ce qui rend la rupture avec leur milieu quasi impossible

 

 

]]>