Comment cela a –t-il été possible ? Ce 27 janvier, aux grandes commémorations officielles du 70ème anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz, il n’y avait aucun représentant des Roms** !
C’est avec dignité et chagrin que l’écrivain manouche Jacques Debot fait ce triste constat sur son blog** : « cette grande commémoration décennale où les survivants ont tous plus de 80 ans sera la dernière (…)
C’était l’occasion pour les Tsiganes d’être appelés à témoigner, c’était l’ultime occasion et c’est une occasion manquée ». Pourquoi ? Les Roms n’ ont ils pas souffert du même haineux racisme allemand que les Juifs ?
Dès septembre 1933, six mois à peine après leur arrivée au pouvoir, les nazis en arrêtèrent dix mille considérés comme « asociaux ». Puis, ils connurent les mêmes persécutions : interdiction des mariages mixtes, d’exercer un nombre croissant de professions, impôts spéciaux, etc.
En 1937, un décret signé Heinrich Himmler autorisait leur déportation dans les camps de concentration allemands. En avril 1940, il tenta de déporter Juifs et Roms d’Allemagne en Pologne. Pour « des raisons pratiques » (manque de transports et d’infrastructures), ce ne fut pas possible.
Mais, en décembre 1942, alors que les déportations de Juifs battaient leur plein, un nouveau décret ordonna que tous les Tsiganes d’Europe occidentale soient envoyés à Auschwitz. Ce fut le cas pour 23.000 d’entre eux*** pendant la Shoah (qu’ils nomment «Samudaripen ») et quasi tous y moururent.
Une partie fut immédiatement gazée, une autre servit aux « expériences médicales » de Mengele, la majorité de faim et de maladies. Dans la plupart des pays d’Europe centrale et de l’Est, ils furent systématiquement pourchassés et assassinés.
A la fin de la guerre, au moins 220.000 Tsiganes sur 850.000***, un quart des Roms d’Europe avaient péri. Et pourtant, le «Samudaripen » est si peu connu qu’ils se retrouvent dans cette révoltante situation :
Quasi à chaque grande cérémonie, il leur faut justifier leur droit d’être présents, rappeler que les Tsiganes sont, eux aussi, « dignes » de faire partie de la Shoah et de ses commémorations. Comment cela est-il concevable ?
Jacques Debot l’explique en partie : « Chez les Tsiganes assassinés à Auschwitz et tout au long de la guerre, les lettrés capables de lire et d’écrire étaient rarissimes, voire inexistants, car le peuple Rom, jusque-là était un peuple de culture orale.
Cela explique pourquoi nous n’avons que très peu de témoignages équivalents à ceux de Primo Lévi ou d’Elie Wiesel. Nous connaissons presque toujours le sort des Tsiganes à Auschwitz de manière indirecte par les témoignages des écrits juifs »
« Les éternels oubliés de la Shoah »
Mais il n’y a pas que cela, bien sûr. Passons sur l’écœurante hypothèse d’une «concurrence mémorielle ». Il se peut que les antisémites qui la propagent aient le cerveau trop étriqué pour garder souvenance de plus d’une souffrance à la fois.
Tel n’est pas le cas des gens normaux dont la mémoire est assez vaste pour garder le souvenir des victimes des génocides passés et présents. Si les institutions juives n’en font pas toujours assez, c’est surtout parce qu’elles sont petites, vieillissantes et que, comme tout organisme, elles s’intéressent d’abord à leurs propres membres.
Qui plus est, les organisations juives ne sont pas, et de loin, les principales responsables de ce rejet. Même si elles sont consultées, ce n’est pas elles qui ont la main dans les cérémonies d’hommage ou de souvenir mais bien les institutions nationales.
Pour Auschwitz, ce sont les Polonais, lesquels, pour ce 70ème anniversaire, se sont bien entendu concertés avec les 38 États représentés. Ensemble, ils ont fixé le déroulement de la journée et chaque pays a composé à sa guise la délégation qu’il désirait envoyer.
Or, écrit toujours J. Debot, « eu égard à sa politique actuelle envers les Roms, on imagine difficilement le gouvernement français, insister pour envoyer une délégation tsigane accompagnant le Président de la République à Auschwitz »
Et les situations sont similaires et parfois pires, en Italie, Roumanie, Bulgarie, Slovaquie, Kosovo et surtout Hongrie ». Triste réalité : la plupart des pays européens n’aiment les Tsiganes d’aujourd’hui et donc négligent, voire rejettent leurs souffrances d’hier.
On évoque les Gitans mais il y a aussi les « Triangles roses », ces homosexuels dont Himmler disait en novembre 1940 : « II faut abattre cette peste par la mort. ». 10 à 15 000 d’entre eux furent envoyés en camp de concentration. Les 2/3 n’en revinrent pas.
Pourtant, aujourd’hui encore, il se trouve en France des préfèts pour leur interdire de participer aux commémorations de la Shoah****… Et on n’aurait garde d’omettre ceux que le journaliste Serge Bilé*****, appelle « les éternels oubliés de la Shoah » :
Ces quelque 10.000 Noirs que les nazis envoyèrent, eux aussi, dans leurs camps de la mort et dont, à part lui, personne n’évoque jamais la mémoire******. C’est affaire à eux. Mais nous, le peuple juif, devons-nous en faire autant ?
Le judaïsme qui mène sans trêve un double combat pour la mémoire et contre le racisme ne s’honorerait-il pas en intégrant dans le souvenir de ses immenses pertes, celles de ces compagnons de douleur ?
Certes, elles sont bien moindres mais le nombre ne fait rien à l’affaire. Ce qui importe, c’est que tous ces frères de souffrance aient été déportés, torturés, assassinés comme nous mêmes: non pour ce qu’ils avaient fait mais bien pour ce qu’ils étaient.
*Même s’ils recouvrent des réalités différentes, on utilise ici indistinctement les noms Tsiganes, Roms, Gitans, Manouches, Sinti…
***http://www.memoires-tsiganes1939-1946.fr/genocide.html
****Sur le sujet des déportés homosexuels : http://www.devoiretmemoire.org/
*****Serge Bilé : « Noirs dans les camps nazis », Ed. Le Serpent à plumes. 2005
****** Pas même Dieudonné, l’auto-proclamé défenseur de la mémoire noire. Il est vrai qu’il lui est difficile de parler de Noirs assassinés dans une Shoah dont il nie l’existence…
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