Yaël Hirsch, Rester juif ? Les convertis face à l’universel, Perrin, 367 p. Les Juifs ne se convertissent plus guère aujourd’hui au christianisme. Cela peut arriver certes, mais c’est rare. Nul besoin pour un Juif d’être converti, comme au 19e siècle, pour entrer dans la société moderne.
Il n’y a que des raisons spirituelles, et dans notre monde largement sécularisé, le cas est peu fréquent. De plus, après la Shoah, comme l’écrit très justement Yaël Hirsch, docteur en sciences politiques, « rompre avec le judaïsme, c’est oublier les morts et refuser de perpétuer une identité rescapée, c’est trahir une communauté décimée ». Il en allait tout autrement au cours du premier 20e siècle. La lutte en soi entre la singularité non choisie, qui apparait parfois comme un carcan et tout à la fois comme un « fossile », et l’aspiration à l’universel et la volonté de s’inscrire dans l’Histoire se traduisait souvent par la conversion ou, à tout le moins, par l’attrait chez certains Juifs du catholicisme. Puisque aussi bien catholique veut dire universel. Nombreux sont les Juifs convertis, même si parfois ils s’arrêtent au seuil du baptême : Jean Améry, Irène Némirovsky, Edith Stein, Simone Weil, Bergson, Raïssa Maritain (née Oumançoff), Max Jacob, Maurice Sachs, Husserl, Alfred Döblin, sans oublier le cardinal Aaron Lustiger… Yaël Hirsch examine au cas par cas toutes leurs motivations ambivalentes et combien il est malaisé pour chacun d’eux, au fond d’eux-mêmes, de cesser d’être juifs. Certains relèvent dès lors du marranisme. La raison en est probablement qu’on cesse d’être chrétien quand on a renoncé à toute foi et à toute pratique, on ne cesse pas d’être juif selon le même mode. L’ouvrage de Yaël Hirsch, au demeurant fort savant, est écrit dans un langage tout à fait accessible. Il est passionnant.
Nancy Huston, Bad Girl, récit, Actes Sud, 260 p. Dans ce récit d’une facture originale, la narratrice s’adresse à une certaine Dorrit, qui n’est autre qu’elle-même, depuis sa procréation involontaire. Elle est née « Wasp » dans l’Ouest canadien anglophone et protestant. Elle eût aimé se distinguer, être juive par exemple. Etre encombrée d’une mère juive. Ce n’est pas un hasard si elle s’attribue, peut-être sans le savoir, le prénom hébraïque de Dor(r)it, qui signifie « de cette génération ». Or il est souvent question dans le livre de Nancy Huston de générations et de généalogie, puisqu’elle est censée raconter à l’enfant à naître la vie de ses aïeux, jadis émigrés de la vieille Europe pour le Nouveau Monde. On lui pose d’ailleurs souvent la question de savoir pourquoi dans ses livres, le thème juif apparait de façon récurrente. Elle s’interroge. Le côté extraterritorial, peut-être, en tout cas celui du Juif diasporique assumé… Ici, pas de naturalisme, pas de reconstitution « historique »; seuls des bribes de mémoire sensible de sa « préhistoire » qui semblent induire le destin futur de l’écrivain. En attendant de naitre, elle s’accroche au ventre maternel, avant, plus tard, de s’accrocher aux mots.
Amélie Nothomb, Pétronille, Albin Michel, 169 p. Je le confesse, je n’avais jamais lu Amélie Nothomb. Tant de succès me paraissait de mauvais aloi. Une amie me dissuada de persister dans ce qui n’était sans doute que préjugés, et d’y aller voir. Je suis tombé un peu par hasard sur son dernier roman. Le titre me séduisait, me rappelant vaguement quelque chose de Maupassant que j’avais naguère aimé. Las ! Ce roman a la légèreté qui se veut pétillante et fraiche du champagne. Du champagne, et du meilleur, il est question d’ailleurs à chaque page. Si bien qu’on se demande si on lit un roman contemporain ou un opuscule sur papier glacé de promotion pour ce breuvage. Outre le champagne, on a quelques pages sur le Ritz, une suite dans un palace londonien, sur la styliste punk Vivienne Westwood, sur une jeune femme à l’allure de garçon qui s’appelle justement Pétronille, spécialiste du théâtre élisabéthain, elle-même romancière et issue d’une famille communiste (ce qui nous vaut quelques solides clichés sur les communistes, que la narratrice voit pour la première fois, à peu près comme d’aucuns voient pour la première fois des dragons de Komodo). Et voilà tout. C’est pétillant comme un babil qui frise l’insignifiance. Je vais lui dire deux mots à cette amie contemptrice des préjugés ! Ô Françoise Sagan, revenez-nous !