Triste campagne

En attendant les résultats des élections, les listes en présence évitent tout débat sur les questions existentielles du pays et certains partis n’hésitent pas à utiliser les méthodes les plus abjectes pour discréditer l’adversaire.

Sauf une brève et infortunée parenthèse dans les années 1990, lorsque le Premier ministre a été élu au suffrage universel direct, le mode de scrutin est le même que celui en vigueur depuis les origines : le scrutin par listes à la proportionnelle stricte, l’électeur n’ayant pas la maîtrise de l’ordre des candidats en lice. Pour ces élections, vingt-six listes se disputent les voix des citoyens. Mais les règles du jeu ont changé quelque peu, le seuil électoral étant passé de 2% à 3,25%. Ainsi, il faut désormais au moins quatre députés pour pouvoir siéger à la chambre. Cette disposition a été sévèrement condamnée à gauche, car jugée discriminatoire à l’encontre de la population arabe. Cependant, quelles qu’aient été les intentions du législateur, le résultat risque de s’avérer différent de celui cherché par ses promoteurs, puisque les sondages promettent à la liste unifiée arabe 12 sièges, soit un nombre supérieur à la somme de leurs quatre listes traditionnelles. Or, dans le paysage politique éclaté qui est le nôtre, 12 sièges constituent une masse critique non négligeable.

La configuration des principales forces en présence est quelque peu différente de celle de la Knesset précédente. A droite, le Likoud fait campagne seul, sans Israël Beitenou, le parti d’Avigdor Lieberman. Miné par une énorme affaire de corruption, ce parti se bat pour sa survie. Au centre gauche, le chef du parti travailliste, Ytzhak Herzog, a fait liste commune avec les débris de Hatnoua de Tzipi Livni dans une formation nommée HaMahane HaTzioni (le camp sioniste). Ce dernier et le Likoud font la course en tête, avec un certain avantage pour le parti de Netanyahou.

Cependant, ce qui compte dans ce genre de système, ce ne sont pas les partis, mais les blocs. Or, le Likoud dispose d’un réservoir de sièges bien plus important que son rival. Le Foyer juif de Naftali Bennett, le parti des colons héritier du Parti national-religieux historique, lui est acquis. Que le président de l’Etat le charge de former une coalition, et les partis ultra-orthodoxes s’empresseront de le rejoindre, de même qu’une nébuleuse de formations de droite dont l’énumération serait fastidieuse. Au total, de 70 à 75 sièges sur 120, soit une majorité plus que confortable.

Les Travaillistes, eux, ne peuvent compter en toute hypothèse que sur le petit Meretz, à qui les sondages prédisent cinq maigres sièges – rançon d’une liste travailliste attractive, comme illustration de l’illusion du « vote utile ». Evidemment, s’ils parviennent à s’arroger davantage de sièges que le Likoud, des partis flottants iront à la soupe : les centristes du Yesh Atid de Yaïr Lapid, qui, donné pour politiquement moribond après une performance calamiteuse à la tête du ministère des Finances, résiste étonnamment bien, du moins dans les sondages. Et les ultra-orthodoxes ashkénazes, qui se maintiennent comme à leur habitude avec quelque huit mandats, ainsi que les Séfarades de Shas. Cela donnerait au mieux une majorité étroite, soutenue de l’extérieur par les députés arabes. Encore faudrait-il que les ultra-orthodoxes acceptent de siéger avec leur bête noire laïque, Lapid. Bref, tout cela est bien aléatoire, et, sauf accident majeur, il faut s’habituer à l’idée d’un quatrième gouvernement Netanyahou.

Serait-ce forcément une mauvaise chose ? Ne vaudrait-il pas mieux laisser une droite écervelée conduite par un chef irresponsable aller jusqu’au bout de sa logique afin que les écailles tombent enfin des yeux des Israéliens ? Sans doute, à condition de la laisser seule aux affaires, sans la feuille de vigne complaisamment fournie par ses idiots utiles d’hier, Shimon Peres, Tzipi Livni, et peut-être ceux de demain, Herzog, si ce dernier cède comme ses devanciers aux sirènes de « l’union nationale ».

En attendant d’y voir plus clair, il faut bien suivre la campagne électorale qui trouve le moyen, tout à la fois, d’éviter le débat sur les questions existentielles du pays : le Camp sioniste fait du « socio-économique » et le Likoud, qui ne s’est même pas donné la peine de publier son programme, fait du « sécuritaire » quant à lui. Mais cette campagne sombre aussi dans des profondeurs inédites d’abjection. Ainsi, un clip du Comité des colons de Samarie met en scène une Europe nazie finançant une gauche israélienne de traîtres collabos dépeinte sous les traits d’un youpin à la Stürmer. Dans un autre clip, du Likoud celui-là, des terroristes de l’Etat islamique à bord d’une Jeep demandent à un quidam le chemin de Jérusalem. « A gauche », leur indique-t-il… En démocratie, on a toujours le gouvernement qu’on mérite, la campagne électorale aussi. 

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