Islam radical, la solution est entre les mains des musulmans…

Pour Xavier Luffin, c’est dans les pays musulmans, ainsi que dans les communautés musulmanes en Europe et ailleurs que les intellectuels doivent se demander pourquoi le texte coranique peut être si souvent utilisé pour revendiquer des actes meurtriers, pourquoi les minorités religieuses du Proche-Orient fondent comme neige au soleil. Ce professeur de littérature arabe (ULB) dont la Carte blanche est récemment parue dans Le Soir (5/2/2015) abordera cette problématique le mardi 17 mars à 20h30 au CCLJ.

Depuis de nombreuses années, une grande partie du monde arabo-musulman est secouée par des manifestations de violence, souvent meurtrières, revendiquées par des mouvements islamistes. Depuis quelques semaines, c’est au tour de pays occidentaux d’être – à nouveau – visés par de tels actes. De nombreux musulmans en Europe expliquent que leur religion a été dévoyée par une infime minorité, et surtout que les causes de tels actes sont à chercher dans les difficultés socio-économiques – éducation, emploi, logement… – que connaissent les communautés musulmanes d’Europe, ainsi que dans leur frustration face au sentiment d’injustice à l’échelle mondiale, rejetant en quelque sorte la responsabilité sur l’Autre. Ce message est aussi relayé, mais pas forcément cautionné, par une partie de nos hommes et femmes politiques et de nos médias.

Pourtant, si les difficultés socio-économiques vécues par une partie des musulmans en Occident peuvent constituer un facteur aggravant du radicalisme islamique, elles n’en sont certainement pas la cause. D’abord, tous les djihadistes ne proviennent pas de pays européens, loin s’en faut, la majorité étant issue de pays musulmans. En outre, tous les adeptes du djihadisme et du terrorisme islamique ne vivent pas dans des conditions matérielles difficiles – rappelons-nous par exemple du profil des terroristes responsables des attentats du 11 septembre. De même, toutes les personnes défavorisées en Europe ne sont pas de confession musulmane, et ne sont pas animées par la même rancœur à l’égard de la société occidentale que les défenseurs du djihadisme. Enfin, à l’échelle mondiale, de nombreuses communautés sont persécutées en raison de leur confession – c’est notamment le cas dans plusieurs états du Proche-Orient, où les communautés chrétiennes diminuent comme peau de chagrin, suite aux diverses discriminations qu’elles subissent, mais aussi plus concrètement suite aux églises incendiées et aux meurtres ciblés – elles ne recourent pas pour autant à la violence aveugle. 

Si les pays occidentaux peuvent probablement atténuer les effets néfastes de l’islam radical chez eux, je crains fort que la solution ne se trouve pas chez eux, du moins pas dans leurs structures. C’est dans les pays musulmans, ainsi que dans les communautés musulmanes en Europe et ailleurs que les intellectuels doivent s’interroger, se demander pourquoi le texte coranique peut être si souvent utilisé pour revendiquer de tels actes, pourquoi les minorités religieuses du Proche-Orient fondent comme neige au soleil, et ensuite accepter une pluralité de réponses : il faut pouvoir discuter ouvertement de certains passages des textes – le coran, mais aussi les textes exégétiques qui l’accompagnent – et de leur portée, comme on doit pouvoir, à titre individuel, renier ou non ces textes, sans que la pression sociale, religieuse ou politique n’empêche les individus de se déclarer croyants, ou au contraire sceptiques, hésitants, agnostiques ou athées.

Cette crainte du débat dans le monde musulman, certes aggravée par une quasi-absence de régimes démocratiques depuis les indépendances, au moins dans le monde arabe, a donné naissance à une forme de déresponsabilisation de la société, à une étrange situation culturelle, schizophrénique, où l’on aborde volontiers les injustices passées et présentes de l’Autre, certes bien réelles – traite atlantique, colonialisme, néocolonialisme, racisme en Occident, interventionnisme… – mais où l’on garde généralement le silence sur ses propres méfaits, passés et présents, et tout aussi réels… – traite, racisme, intolérance religieuse – au point parfois de les oublier ou même d’en ignorer l’existence. Il est plus facile d’emprisonner aujourd’hui le blogueur saoudien Raif Badawi pour le faire taire que de répondre à ses questions sur la libéralisation religieuse dans son pays, tout comme en 1926 il fut plus facile d’interdire un étude scientifique de l’Egyptien Taha Hussein sur la littérature préislamique – un sujet apparemment inoffensif, mais dont la méthode critique effrayait certains religieux – que d’y répondre par une autre étude, éventuellement contradictoire, plus facile d’exécuter le réformateur soudanais Mahmoud Taha, en 1985, que d’étayer un contre-discours, plus facile en 1994 de tenter d’assassiner le célèbre écrivain nobélisé Naguib Mahfouz, accusé d’apostasie, plutôt que d’analyser son œuvre (ses assaillants n’avaient pas lu ses livres).

Certes, le monde musulman, aujourd’hui comme hier, n’est pas complètement muet face au terrorisme, qu’il soit d’ordre intellectuel ou « pratique ». En septembre dernier, un intellectuel irakien a brûlé sa bibliothèque à Dohuk, dans le nord de l’Irak, pour manifester son désespoir face au monstrueux nettoyage ethnique subi par les Yézidis et surtout à l’absence de réaction de ses compatriotes. Deux mois plus tôt, un autre intellectuel irakien avait pleuré en direct à la télévision, parce qu’il se sentait impuissant face au sort de la minorité chrétienne dans son pays. Non, le monde musulman n’est pas complètement muet, mais il faut reconnaître que sa voix peine à se faire entendre, parce qu’elle est pour l’instant celle d’individus isolés…

En attendant que l’on pose ouvertement toutes ces questions dans le monde arabo-musulman et qu’on en débatte, au-delà de quelques prises de position individuelles rapidement réprimées, les musulmans qui vivent dans des pays où la liberté d’opinion existe pourraient manifester leur désapprobation des exactions perpétrées par l’Etat islamique, al-Qaida ou Boko Haram. De nombreux musulmans ont expliqué dans les médias, chez nous et dans d’autres pays, qu’ils n’avaient pas à manifester, car ils ne pouvaient pas à être tenus pour responsables d’actes dans lesquels ils ne se reconnaissaient pas.

Certes, rien ne les y oblige. Mais rappelons que manifester sa solidarité avec des victimes est avant tout un acte altruiste, et responsable, et non un quelconque aveu de culpabilité. Par le passé, les Américains opposés à la guerre du Vietnam ne se sont pas abstenus de manifester sous prétexte qu’ils n’avaient pas à se justifier pour des actes d’un gouvernement dans lequel ils ne se reconnaissaient pas parce que son message n’était pas celui des Pères fondateurs, les Européens hostiles à l’apartheid ne se sont pas abstenus de manifester contre le régime de Pretoria sous prétexte qu’être Blanc ne signifiait pas être forcément en faveur d’un régime ségrégationniste. Ceux qui manifestaient le faisaient d’abord et avant tout pour montrer aux gouvernements concernés que le monde ne restait pas immobile devant leurs exactions, qu’eux-mêmes n’étaient pas d’accord avec ces actes, commis ou non en leur nom, et qu’ils voulaient qu’ils cessent, peu importe leur lien religieux, ethnique ou politique avec les régimes critiqués. Les musulmans d’Occident, mais aussi ceux qui vivent au Proche-Orient et au Maghreb lorsqu’ils le peuvent, ne doivent donc pas manifester contre l’Etat islamique, contre les atrocités innommables commises contre les Yézidis, contre les destructions d’églises en Irak, en Egypte et ailleurs, ou contre la destruction des mausolées soufis de Tombouctou. Ils ne le doivent pas, certes, mais ils le peuvent, comme ils l’ont fait à plusieurs reprises en solidarité avec les Palestiniens.

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