Antisémitisme – islamophobie : les ambiguïtés du face-à-face

Pour certaines associations musulmanes, l’islamophobie serait le pendant contemporain de l’antisémitisme des années 1930. Entretenue par le prétendu « deux poids deux mesures », cette affirmation contestable a pour effet d’évacuer l’antisémitisme et de faire d’Israël et des Juifs les responsables de la stigmatisation des musulmans en Europe.

Les musulmans, entend-on ici ou là, vivraient une situation comparable à celle des Juifs dans les années 1930. « L’islamophobie aujourd’hui, c’est l’antisémitisme d’hier », résumait l’ancien conseiller régional du FN Farid Smahi sur les ondes de RTL le 1er février 2011, quelques jours après avoir accusé publiquement Marine Le Pen d’être payée par Israël en vue d’orchestrer une campagne islamophobe ! Les Juifs tireraient aussi profit de cette discrimination antimusulmane en raison de leurs liens avec l’Etat d’Israël.

Mais si l’islamophobie est le pendant actuel de l’antisémitisme de jadis, on constaterait toutefois une fâcheuse inégalité de traitement entre ces deux phénomènes. « Lorsqu’il y a des actes antisémites, souvent, un membre du gouvernement se déplace, alors que ce n’est jamais le cas quand il s’agit d’un acte islamophobe », déplore par exemple le sociologue Moussa Khedimellah. Un discours dont les prémices ont commencé à poindre il y a une dizaine d’années, au moment du débat français sur la laïcité : certains responsables associatifs musulmans allant jusqu’à suggérer une similitude entre la loi du 15 mars 2004 sur le port des signes religieux à l’école et l’étoile jaune imposée aux Juifs sous l’occupation allemande. Historienne spécialiste de la Shoah, Annette Wieviorka interviendra à l’époque dans les colonnes du Monde, de manière claire et concise, pour dénoncer ces inepties débitées à des fins de propagande. Toujours est-il que la mise en équivalence ou en opposition Juif/musulman, antisémitisme/islamophobie, a fait peu à peu son chemin.

Réponse à  la nouvelle judéophobie

Titre d’un ouvrage conçu implicitement comme une réponse à la « nouvelle judéophobie » de Taguieff, la notion de « nouvelle islamophobie » est mise en avant, notamment lorsqu’il s’agit de mettre en cause les intellectuels qui, ayant ouvert le débat sur ces nouveaux vecteurs de l’antisémitisme, sont accusés à mots couverts de participer à la « stigmatisation des banlieues » et de la religion musulmane. C’est aussi l’épo-que où Tariq Ramadan fustige les nouveaux « intellectuels communautaires », coupables selon lui de tourner le dos aux principes universels par une prétendue « allégeance » à l’Etat d’Israël. Au-delà de sa malhonnêteté manifeste (que l’on songe simplement à cette tribune d’Alain Finkielkraut parue dans Le Monde du 18 décembre 1996 dans laquelle le philosophe fustigeait les « fascistes juifs » à propos de l’extrême droite israélienne), l’objet implicite de ce propos est de poser une opposition de principe entre l’attachement à l’existence d’Israël et les idéaux politiques de gauche. Dans le même temps, Ramadan s’attache à faire des musulmans les « nouveaux Juifs » des années 2000 : « Jusqu’à quand va-t-on nous soupçonner de ces mêmes tares que l’on a reprochées pendant des décennies aux Juifs : double discours, double loyauté, acteurs masqués d’un complot de l’internationale islamiste ? », écrit-il en janvier 2005 dans les colonnes du journal Politis.

Au-delà de ce parallélisme asséné sur le ton de l’évidence, chercherait-on à renvoyer Juifs et musulmans dos à dos dans une sorte de face-à-face communautaire ? Significativement, c’est du côté de l’extrême droite que ce discours a vu le jour après la promulgation de la fatwa de l’imam Khomeiny condamnant à mort l’écrivain Salman Rushdie pour son ouvrage Les versets sataniques : « Les associations musulmanes qui avaient déposé au Tribunal de Paris une requête visant à faire saisir l’édition française des Versets sataniques avaient calqué leur demande sur la démarche et les motifs par lesquels la LICRA avait, en février 1981, demandé la saisie d’un ouvrage antisémite. Dans les deux cas, la requête se fondait sur l’émotion subjective provoquée par la publication d’un ouvrage », écrit alors Alain de Benoist, idéologue d’extrême droite et chef de fils de la Nouvelle droite dans les années 1980. Sans surprise, ce dernier reprend à son compte en 2005 la dichotomie antisémitisme/islamophobie, celle-ci se trouvant appliquée sous sa plume non plus seulement aux musulmans, mais également aux islamistes, y compris lorsque ces derniers expriment leur judéophobie : « Naguère, ce sont les Juifs qu’on accusait d’être autorisés à mentir aux goyim sur la foi d’extraits du Talmud falsifiés ou soigneusement isolés de leur contexte (en fait des éléments de discussion entre décisionnaires). Aujourd’hui, ce sont les islamistes que l’on accuse d’être autorisés à pratiquer le “double langage” sur la foi d’extraits du Coran […] Naguère, ce sont les Juifs qu’on accusait de “double allégeance”, aujourd’hui ce sont les musulmans à qui l’on demande s’ils sont d’abord musulmans ou d’abord citoyens de leur pays. Naguère, on accusait les Juifs d’être “inassimilables”, aujourd’hui c’est contre d’autres catégories de population que cette accusation est portée. Les antisémites voient des “Juifs” et des “talmudistes” partout, tout comme d’autres voient des “judéophobes” et des “djihadistes” partout […] Au mythe répulsif du “péril juif ” succède ainsi le mythe répulsif de la “menace islamiste”, dénoncé tout aussi litaniquement ».

« Deux poids, deux mesures »

Après la première parution des caricatures de Mahomet dans le journal danois Jylland Posten, la République islamique d’Iran lança un concours mondial de caricatures sur la Shoah, justifié au nom d’un prétendu « deux poids deux mesures » entre ce que l’on permettrait d’infliger aux musulmans (caricaturer le prophète de l’Islam) et ce que l’on prohiberait à l’égard des Juifs (la négation de la Shoah). Le même état d’esprit animera Ahmed Moualek, inspirateur du fameux sketch Shoahnanas, mis en scène par Dieudonné. Confusion absolue du sens des mots et des concepts. Si l’existence de Mahomet constitue bel et bien un fait historique, au même titre par exemple que la Shoah, le qualificatif de « dernier des prophètes » qui lui est accolé relève en revanche d’une croyance, au même titre que le paradis ou l’enfer après la mort.

A côté de cette confusion volontaire entretenue entre le blasphème et l’expression de la parole raciste intervient le désir d’assimiler le sionisme non seulement à un racisme, antienne tiers-mondiste des années 1970, mais également depuis le 11 septembre 2001 à une forme d’islamophobie. Initiateur de la campagne BDS, Omar Barghouti écrit à propos de la campagne de boycott d’Israël que celle-ci « rejette fermement toute forme de racisme, et notamment l’antisémitisme et l’islamophobie ». Israël (indépendamment des territoires occupés depuis 1967) relevant ainsi par sa seule existence, selon les activistes BDS, d’un racisme intrinsèque. « Les universitaires qui défendent l’idéologie nazie, nient l’Holocauste ou développent des théories antisémites sont-ils libres de soutenir leurs points de vue en classe ? Devraient-ils l’être ? », feint de s’interroger Barghouti qui écrit par ailleurs de la gauche israélienne qu’elle « ferait aisément passer les partis d’extrême droite européens pour des parangons de morale altruiste ». Si droite et gauche « sionistes » relèvent des deux faces d’un même système « raciste », c’est dès lors Yitzhak Rabin, sioniste convaincu et initiateur du processus de paix avec les Palestiniens, qu’il convient en toute logique de renvoyer dans une même exécration au côté de son assassin Ygal Amir, « sioniste » lui aussi.

Dans certains des courants d’extrême gauche sympathisants de la cause palestinienne, c’est parfois à une reprise quasi littérale du discours en vigueur dans l’URSS des années 1960 et 1970, qui interdisait l’alya et faisait du sionisme une variante juive du fascisme, que l’on assiste depuis quelques années. « Paris-Gaza, Antifa ! », a-t-on pu entendre en marge des défilés pro-palestiniens de l’été 2014. Au-delà de l’indignation légitime suscitée par les victimes civiles à Gaza, comment ne pas être frappé par le caractère « orwellien » d’un slogan tendant implicitement à faire passer le Hamas pour un mouvement antifasciste ? A moins de considérer Israël comme le chef d’orchestre ou le point nodal d’une campagne islamophobe planétaire.

Criminaliser l’alya

Cette campagne de haine à l’encontre de la population arabo-musulmane aurait pour objet final, selon le sénateur socialiste Philippe Moureaux, de « justifier la politique de l’Etat d’Israël ». Si Israël est le premier responsable et bénéficiaire de la montée de l’islamophobie en Europe, c’est alors par extension l’ensemble des Juifs qui, demeurant attachés à son existence (et non à la politique de tel ou tel de ses gouvernements) se font peu ou prou, et peut-être à leur corps défendant, les vecteurs de cette entreprise de stigmatisation de l’islam et des musulmans. De là les tentatives, peu nombreuses pour le moment, visant à criminaliser l’alya (immigration juive en Israël) assimilée au départ des djihadistes européens pour la Syrie. Le sionisme est donc dépeint par certains comme la forme la plus achevée de l’islamophobie, au même titre que la défense du voile à l’école est assimilée à un combat antiraciste. Du point de vue des idéologues islamistes qui, à la suite de Tariq Ramadan, tentent depuis des années de se faire adouber par une partie de l’extrême gauche, une bataille sémantique et politique vient incontestablement d’être remportée. 

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