Images soviétiques de la Shoah

Le Mémorial de la Shoah tire de l’oubli des images pour la plupart inédites du génocide juif, filmées par les Soviétiques.

L’exposition temporaire « Filmer la guerre : les Soviétiques face à la Shoah (1941-1945) » résulte d’un large travail d’inventaire et d’analyse des films documentaires tournés par les cameramen soviétiques depuis les débuts de l’invasion allemande jusqu’à la prise de Berlin, puis au procès de Nuremberg. La plupart de ces documents visuels viennent des archives russes (RGAKFD), mais aussi d’Ukraine, de Pologne et des Pays baltes.

Envoyés au front, les opérateurs de cinéma soviétiques filment dès 1941 les traces du génocide perpétré par les troupes nazies au cours de l’invasion de l’URSS. Leurs images, tournées dans les zones libérées, montrent l’ouverture des fosses communes et les vestiges des exécutions de masse. Et pourtant, ces images de la Shoah sont le plus souvent restées inexploitées depuis 1945. Pourquoi les Soviétiques ont-ils minimisé ou occulté la spécificité des Juifs parmi les victimes des atrocités nazies sur le Front de l’Est ? Comme le soulignent Valérie Pozner et Alexandre Sumpf, commissaires de l’exposition, « Filmer la guerre » montre la réalité multiforme de l’extermination des Juifs que les Soviétiques découvrent au fur et à mesure de la progression de l’Armée rouge en territoire occupé. En filmant les preuves de la barbarie nazie, les autorités veulent témoigner des souffrances subies indistinctement par toute la nation soviétique. Ces images doivent renforcer la mobilisation de toutes les populations soviétiques, animées d’un même désir de vengeance. Témoignant des atrocités allemandes, ces films doivent aussi contribuer à faire pression sur les alliés pour l’ouverture du deuxième front en Europe, ainsi qu’à fournir à la Justice les preuves visuelles des crimes nazis dont les auteurs seront jugés après la victoire. Les dirigeants de l’URSS ont donc décidé de montrer la souffrance du peuple soviétique sans distinction ethnique, ce qui explique le silence quasi total des actualités et films sur l’identité juive des victimes de la barbarie nazie et sur les crimes spécifiques commis contre les Juifs.

L’ambivalence soviétique

Certes, l’oubli dans lequel sont tombées ces images cinématographiques soviétiques résulte aussi de la guerre froide. Le film projeté au tribunal de Nuremberg par l’accusation soviétique marque les esprits, mais très vite le rideau de fer limite la circulation de telles images. Dans l’après-guerre, l’historiographie occidentale associe surtout la Shoah à l’expérience concentrationnaire et à Auschwitz. Bien documenté dans l’exposition, le massacre des Juifs de Kiev dans le ravin de Babi Yar, fin septembre 1941, montre la grande ambivalence des Soviétiques face à la Shoah. En décembre 1943, ils filment la visite à Babi Yar de correspondants de presse étrangers recevant les témoignages de survivants du camp de Syrets, forcés par les Allemands d’exhumer et de brûler les corps des victimes du massacre dans le cadre de la Sonderaktion 1005 destinée à effacer toute trace du génocide. Le film de fiction Les insoumis, du cinéaste juif Mark Donskoï, sort sur les écrans soviétiques en octobre 1945, malgré la controverse que suscite au sein du conseil artistique du cinéma sa reconstitution du meurtre de masse des Juifs de Kiev. Mais, dès 1947, l’interdiction du Livre noir édité par Ilya Ehrenbourg et V. Grossman occulte le souvenir de cet épisode tragique de la Shoah en URSS. Malgré les efforts répétés de personnalités, tels l’écrivain Viktor Nekrassov, le poète Evgueni Evtuchenko, ou le compositeur Chostakovitch dont la symphonie n°13 (1962) évoque le massacre, il faut attendre 1989 pour que soit enfin érigé un monument à la mémoire des Juifs assassinés à Babi Yar.

Exposition
Filmer la guerre
Les Soviétiques face à la Shoah  1941-1945
Jusqu’au 27 septembre 2015 au Mémorial de la Shoah, 17 rue Geoffroy-l’Asnier, 75004 Paris. Ouvert tous les jours sauf le samedi, de 10h à 18h, et le jeudi jusqu’à 22h.
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