Un antiracisme à la dérive

Alors que les incidents antisémites ont augmenté entre 2014 et 2015, le Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie (MRAX) a organisé en mars dernier sa Semaine d’actions contre le racisme sans évoquer une seule fois l’antisémitisme ! Cette omission, involontaire ou non, illustre les dérives actuelles de l’antiracisme.

La pire de ces dérives est l’émergence d’un discours hostile aux Juifs au sein même de la galaxie antiraciste. Au nom de l’antiracisme, certains n’hésitent pas à faire porter aux Juifs la responsabilité des difficultés et des discriminations que subissent les populations musulmanes de Belgique. Ces « antiracistes » d’un genre nouveau adoptent ainsi une rhétorique perverse dans laquelle les Juifs occupent une place fondamentale dans le processus de domination que les « blancs » ou l’Etat exercent sur ce qu’ils nomment les « minorités postcoloniales ». Cette domination supposée des Juifs s’accroît lorsqu’ils expriment leur attachement à Israël, « régime colonial et raciste » (sic). Et si les Juifs dénoncent l’antisémitisme qu’expriment ces minorités, ils sont alors accusés d’exacerber la stigmatisation dont elles font l’objet.

Bien que ce type de discours popularisé par le groupuscule français des Indigènes de la République ne soit pas encore le crédo de l’antiracisme, on sent bien qu’il exerce une fascination auprès d’une fraction du mouvement antiraciste en Belgique, notamment dans ses rangs issus de la gauche radicale où il est commode de faire passer les Juifs pour les chouchous du pouvoir à qui les politiques accordent des privilèges exorbitants, et de considérer la population arabo-musulmane comme la nouvelle classe opprimée à qui les politiques refusent tout. C’est ainsi que ces militants antiracistes peuvent affirmer sans rougir que des prédicateurs islamistes sont des interlocuteurs indispensables du vivre-ensemble parce qu’appréciés par les jeunes musulmans. Peu importe que ces prédicateurs aient des positions rétrogrades sur des questions de société, qu’ils aient dressé des listes d’intellectuels juifs de la même manière que Jean-Marie Le Pen faisait huer des personnalités juives, ou qu’ils entretiennent des rapports étroits avec le Qatar, une monarchie théocratique adepte du capitalisme sauvage où la main d’œuvre ouvrière est presque réduite à l’esclavage. Quel aveuglement.

Cette manière de présenter les Juifs comme les agents de domination des populations musulmanes par le biais d’une rhétorique du « deux poids deux mesures » est insupportable tellement elle est contraire à la vérité. Les Juifs se sont mobilisés, et continuent de le faire, pour que les discriminations soient abolies. Tant que les discriminations racistes existeront, les Juifs ne se permettront jamais de considérer qu’on parle trop de racisme. C’est pourquoi nous bondissons quand quelqu’un ose nous dire qu’on parle trop de la Shoah, et nous sommes d’autant plus scandalisés d’entendre que des enseignants éprouvent d’énormes difficultés à enseigner la Shoah à cause des réactions hostiles et haineuses de certains élèves.

Nous refusons pourtant de nous résoudre à voir l’antiracisme gangréné par l’antisémitisme. Au contraire, nous croyons encore en la possibilité d’une lutte commune et universaliste contre le racisme. Ce choix se fonde essentiellement sur notre propre expérience. C’est lorsque les Juifs combattaient seuls l’antisémitisme qu’ils étaient isolés et vulnérables. Si par une absurdité de l’Histoire, nous devons nous retrouver isolés et stigmatisés au sein même du mou­vement antiraciste, alors nous ne pourrons que suivre la terrible observation de Serge Klarsfeld dans ses Mémoires publiées récemment : « L’expérience enseigne qu’il n’y a pas d’autre issue que le départ de ceux qui ne veulent plus être à leur tour des victimes ».

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