Netanyahou, contre toute attente

On attendait Boogie, ce fut Bibi. Vainqueur en 1996, réélu après une éclipse de plus de dix ans en 2009, puis en 2013, voilà que Benjamin Netanyahou vient d’arracher une quatrième et dernière victoire, magistrale celle-là, autant qu’inattendue.

Le paradoxe est surprenant. En 2013, faute d’adversaires, Benjamin Netanyahou était donné gagnant d’office, mais il fit un score médiocre avec 31 députés en dépit du ralliement du parti d’Avigdor Lieberman à sa liste. En 2015, il fait cavalier seul, obtient le même score ou presque, alors qu’il faisait figure de perdant, au bout du rouleau, usé par le pouvoir. Personne au Likoud ne s’attendait à un tel renversement de tendance et de situation, encore moins à gauche où l’euphorie aveuglait les bonnes volontés militantes qui avaient travaillé sans relâche depuis près de trois mois. Livrons à présent les différents types d’explication qui fusent et se complètent.

Premièrement, la question de leadership : Yitzhak « Boogie » Herzog n’est pas apparu comme un leader, encore moins comme un killer. Son défaut de charisme lui a été fatal. Même si c’est un scrutin de liste, on vote en fonction du leader placé à la tête du parti. Herzog, en dépit de ses qualités d’homme politique intègre, fut une erreur de casting. On ne place pas un candidat normal dans une région anormale, un officier et gentleman dans un pays comme le nôtre. L’échec conduit à la conclusion provisoire : la gauche ne peut espérer gagner les élections que si elle place à sa tête un militaire de carrière. Après tout, les deux derniers leaders qui ont remporté les élections en allant rafler des voix parmi les électeurs de droite étaient deux grandes gloires de Tsahal : Yitzhak Rabin et Ehoud Barak. Ce n’est pas que cela marche à tous les coups : Amram Mitzna n’a pas fait l’affaire en 2003, et Barak a échoué en 2009 à rempiler. Le chef d’état-major Benny Gantz qui vient de terminer ses fonctions en janvier 2015 sera-t-il le sauveur ? Un militaire un tant soit peu chevronné constitue la caution indispensable à tout traité de paix.

Campagne anti-Bibi

Deuxièmement, la question de marketing. Si ce n’est pas un problème de tempérament ou de leadership, c’est peut-être inversement la campagne anti-Bibi qui a excédé. A force d’insister à l’excès sur les problèmes de train de vie du couple Netanyahou, sur l’impact de son épouse sur la prise de décision, on a réveillé une empathie pour le leader pourchassé par les médias. Il est vrai que la campagne n’a pas volé haut, que la personnalisation de la vie publique l’emporte sur toute autre considération, mais après tout, Herzog n’a pas lui non plus bénéficié d’une image favorable. Cette agressivité anti-Bibi était pourtant bien l’esprit de ces élections qui ont tourné au plébiscite.

Troisièmement, la question du contexte est aussi importante. Et si la majorité des électeurs juifs avaient voté pour lui à cause du contexte régional ou international ? En d’autres termes, la paix, c’est une ambiance, c’est un climat, et celui-ci n’est pas au beau fixe. En 1992, les Israéliens ont voté pour la paix en remplaçant Shamir par Rabin, car le contexte international s’y prêtait : la chute de l’Union soviétique, le rideau de fer abattu, la fin de l’apartheid en Afrique du Sud, le nouvel ordre international, etc. En revanche, lorsque la température du monde monte et s’échauffe, de l’hiver nucléaire à l’Etat islamique, il est assurément difficile de prononcer le mot « espoir de paix », « plan de paix » sans paraître ici pour naïf et déplacé. Quand, de surcroît, un accord occidental avec l’Iran est présenté comme un danger pour Israël, on interprète dès lors tout accord futur avec les Palestiniens comme un risque du même type. Bref, par les temps qui courent, on préfère cibler les peurs que se raccrocher à des espoirs que l’on tient pour vains.

Quatrièmement, la question de culture idéologique. Il y a deux cultures politiques en Israël, celle qui prône les droits de l’homme et celle qui défend le particularisme juif. Netanyahou joue de la seconde exclusivement, la gauche ne parvient pas à démontrer que c’est l’intérêt national qui la motive. On la soupçonne d’être animée du seul discours des droits de l’homme au nom desquels il faut rendre les territoires et permettre aux Arabes israéliens de se sentir chez eux au sein de l’Etat d’Israël. La désignation du parti travailliste comme « union sioniste » était censée apaiser le soupçon : rien n’y fait. On associe la gauche à un complexe de culpabilité à l’égard des Palestiniens, et la droite à une défense en bloc d’Israël. Ce trait idéologique et psychologique était au cœur de la campagne de Bennett, caractérisant les siens comme ceux qui n’éprouvent aucune raison et aucune envie de s’excuser ni pour l’occupation, ni pour la colonisation, ni pour les opérations militaires effectuées par Tsahal et l’Etat d’Israël.

La gauche conserve, comme l’écrivait Camus dans le contexte de la guerre d’Algérie, l’exclusivité de l’attitude morale et la droite, celle de l’attitude patriotique. A cet égard, et quoi qu’on ait dit de la campagne qui a porté sur la vie chère, la flambée des prix du logement ou sur le train de vie de Netanyahou, les électeurs ont voté en fonction de leur vision idéale d’Israël : Etat juif ou Etat démocratique. Il est à prévoir que la Loi sur l’Etat juif sera l’un des premiers projets de loi déposés et votés par la 20e Knesset.

Clivage Séfarades/Ashkénazes

Cinquièmement, et enfin, la question ethnique. Est-ce une fois de plus le clivage Séfarades/Ashkénazes qui a joué dans cette élection ? La carte électorale recoupe, en effet, un clivage ethnique et social, comme disent les sociologues, c’est-à-dire le croisement entre l’origine ethnique et l’appartenance aux classes populaires. Cela signifie qu’au niveau des classes moyennes et supérieures, un électeur, qu’il soit séfarade ou ashkénaze, vote à droite ou à gauche, Union sioniste ou Likoud, selon ses intérêts ou ses préférences idéologiques, quelles que soient ses origines diasporiques. En revanche, lorsqu’ils se situent parmi les couches défavorisées et peu qualifiées, les Juifs d’origine orientale votent à droite massivement.

Conclusion : la gauche doit sérieusement prendre en charge la promotion sociale des couches défavorisées, car c’est lorsque celles-ci atteignent les classes moyennes qu’elles ne se sentent plus tenues de voter pour la droite par réflexe automatique.  

Le réflexe du report

Les adversaires de Netanyahou se sont réjouis trop vite. Les sondages annonçaient sa défaite, il l’emporte finalement. Que s’est-il passé ? Plus largement, comment expliquer le résultat ?

Pour le comprendre, il faut revenir à la logique du scrutin de liste à la proportionnelle. Les Israéliens sont requis de trancher entre un vote de conviction et un vote utile. Cette logique joue pour les électeurs des deux blocs (à l’exception des Arabes et des Juifs ultra-orthodoxes). L’électeur vote soit pour l’une des trois listes de gauche et de centre-gauche, soit pour l’une des cinq listes de droite nationaliste et religieuse. C’est à cet endroit que les sondages ont eu un impact considérable. L’Union sioniste étant annoncée en tête et avec une longueur d’avance sur le Likoud, une partie non négligeable des électeurs centristes sont restés fidèles à Lapid, ou ont voté pour la liste du centre-droit de Moshe Kahlon, qui n’excluait nullement une coalition avec Herzog.

Mais lorsque les mêmes sondages relèguent Netanyahou à la deuxième place, le réflexe de report sur le Likoud a joué à fond aux dépens de trois listes de droite : Koulanou de Moshe Kahlon, le Foyer juif de Bennett et le Yahad d’Elie Yshaï. Ce fut là le pari, et il l’a incontestablement gagné. A la veille du scrutin, le bloc de droite alignait, avec la liste de Kahlon, 65 députés dans le dernier sondage. Au final, ce bloc en totalise 67 après dépouillement des votes. Le raz-de-marée ne bouleverse nullement le rapport de forces Droite/Gauche qui demeure inchangé.

Ce qui n’a pas été détecté par les sondages, c’est l’ampleur du report des voix sur le Likoud à l’intérieur du bloc des listes de droite. La redistribution interne a été bouleversée avec l’irrésistible ascension du Likoud de 21 sièges dans les sondages à 30 sièges au final, privant Kahlon de son ambition d’améliorer son score qui reste honorable, réduisant d’un tiers la représentation en sièges du parti de Bennett et reléguant Elie Yshaï hors de la Knesset, ayant échoué à dépasser le seuil d’éligibilité. Les conséquences du scrutin sont incontestables : creusant à son profit l’écart avec l’Union sioniste, Netanyahou contraint Moshe Kahlon à rallier sa coalition puisqu’il est arrivé en tête.

« L’Etat palestinien ne verra pas le jour »

Pour réaliser cette performance, Netanyahou n’a pas hésité à virer à droite, voire à l’extrême droite. A la veille du scrutin, il a promis de s’opposer à la création d’un Etat palestinien en arguant du chaos actuel au Proche-Orient, conjurant le soupçon qui pèse sur le Likoud en vertu duquel les leaders de droite n’hésitent pas à sacrifier leur idéologie au profit de leur nom dans l’histoire et de l’intérêt supérieur du pays, à l’instar de Begin en 1977 et de Sharon en 2005. Netanyahou ne serait-il pas tenté pour passer son nom à la postérité de faire comme ses illustres prédécesseurs ? Personne à gauche et dans la communauté internationale n’y a jamais cru. Netanyahou s’est fendu d’une déclaration fracassante, rompant avec ce qui avait été l’ambiguïté du Likoud qui a toujours laissé entendre que seul le Likoud peut faire la paix. Netanyahou a mis les points sur les i : lui, Premier ministre, l’Etat palestinien ne verra pas le jour.

Mais il a frappé plus fort : ne se contentant pas de décréter que la paix, c’est fini, il lui fallait encore secouer le roseau fragile et délicat de la vie commune entre Juifs et Arabes. Il a lui-même pris soin d’exciter les haines et les peurs. Alors que le jour du scrutin est le seul où Juifs et Arabes constituent les membres d’une même communauté politique, il a évoqué la menace du vote massif des Arabes comme le matador agite la muleta devant le taureau qui y voit rouge.

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