Le Pape François dans la continuité de Jean-Paul II

Lors de la messe célébrée ce dimanche 12 avril 2015 en la basilique Saint-Pierre, le Pape François a qualifié le génocide des Arméniens de « premier génocide du 20e siècle ». Ces propos n’ont pas surpris Grégoire Jakhian, avocat et président de l’assemblée des Arméniens de Belgique, qui a bien voulu nous livrer son analyse.

Le discours du Pape François est-il important ?

Grégoire Jakhian : Si l’on s’en tient au contexte des commémorations du centenaire du génocide, ce discours est important. Si en revanche, on se place dans une perspective historique des relations entre le Vatican et les Arméniens, on peut relativiser l’importance des propos du Pape François.

Pourquoi faut-il relativiser l’importance du discours du pape ?

G.J. : Car durant la seconde moitié du 19e siècle, le Vatican s’était déjà ému des massacres commis sur les populations arméniennes dans l’Empire ottoman. Léon XIII était même intervenu auprès du Sultan pour tempérer les violences des massacres commis. Ensuite, lorsque le génocide est commis en 1915, le Pape Benoît XV a écrit personnellement au Sultan Mehmet V pour qu’il mette fin à ce qu’il qualifiait de crime de masses, le néologisme « génocide » n’étant pas encore forgé. Benoît XV était le seul chef d’Etat à être intervenu de manière officielle pour que l’extermination cesse. Il a même réitéré sa demande lors des scories génocidaires de 1918.

Le Pape François est-il le premier à nommer explicitement le génocide des Arméniens ?

G.J : Non. Jean-Paul II l’a fait avant lui et de manière très claire. Lors d’un voyage en Arménie en 2001, Jean-Paul II s’est recueilli au mémorial du génocide d’Erevan et n’a pas hésité à évoquer le génocide. Il est même le premier pape à utiliser le terme « génocide » dans un document écrit. Mais Jean-Paul II ne s’est pas contenté de parler du génocide de 1915, il a aussi rendu hommage aux victimes arméniennes de Staline. Elles ont été déportées au goulag parce qu’elles exprimaient leur identité arménienne.

Le Pape Benoît XVI, prédécesseur de François et successeur de Jean-Paul II s’inscrit-il aussi dans cette continuité ?

G.J. : Non. Avec Benoît XVI, on assiste à une procession d’Echternach. Lors d’un voyage à Istanbul en 2006, il a pratiqué l’art très consumé de la realpolitik en ne prononçant à aucun moment le mot « génocide ». Il n’a fait que parler des « circonstances tragiques de 1915 », ce qui revient à user du langage angoissé et diplomatique de celui qui sait mais qui n’ose pas dire « génocide » ! S’il a évoqué la foi et le témoignage chrétiens des Arméniens, il n’a pas une seule fois abordé le sort actuel du culte arménien et des églises arméniennes laissées à l’abandon, voire au pillage, en Turquie. Benoît XVI n’a jamais parlé de génocide des Arméniens et n’a jamais cherché à s’immiscer dans cette hauteur de débat.

Que faut-il retenir du discours du Pape François ?

G.J. : Le Pape François s’inscrit dans la voie courageuse tracée par Jean-Paul II mais il a surtout le mérite d’amplifier cette prise de position en prononçant publiquement ces mots urbi et orbi en la Basilique Saint-Pierre de Rome. Il faut ajouter qu’il s’agit d’une semi-surprise : lorsque le Pape François était alors Archevêque de Buenos-Aires, où vit une grande communauté arménienne, il avait plusieurs fois évoqué le génocide des Arméniens en des termes très explicites et très clairs.

Que pensez-vous de la réaction virulente des autorités turques ?

G.J. : Le Premier ministre turc a déclaré être « surpris de voir le pape ne prendre position qu’en faveur des Arméniens » et son ministre Affaires étrangères a jugé « sans fondement » et « loin de la réalité historique » les propos du pape. Les cris d’orfraie poussés par le gouvernement turc sont surprenants car s’il avait dû s’émouvoir de la position du Vatican, il aurait déjà dû le faire en 2001 lorsque Jean-Paul II avait déjà évoqué de manière non-équivoque le génocide de 1915. Ces cris d’orfraie annoncent hélas une réaction qui s’inscrit dans une continuité négationniste puisqu’on nous dit que le Président Erdogan prépare son discours du 24 avril (date de commémoration du génocide des Arméniens). Je pense que l’agressivité des autorités turques s’explique plutôt par un autre événement moins retentissant mais tout aussi important : l’ouverture des archives du Vatican pour l’année 1915. Or, en 1915, les représentants du Vatican auprès de l’Empire ottoman étaient aux premières loges et parfaitement informés de ce qui se passait en Anatolie et au Levant. Des historiens italiens ont déjà pu les consulter et publier des articles à ce propos. L’accès à ces archives rend le gouvernement turc très nerveux, ce qui explique, me semble-t-il, la violence de sa réaction et le rappel de son ambassadeur.

Le Pape François a également dénoncé ouvertement le négationnisme turc en des termes très clairs : « Occulter ou nier le mal, c’est laisser une plaie ouverte ». Est-ce aussi une évolution importante ?

G.J. : Oui, car il se livre à un véritable travail de mémoire, ce qui est une bonne nouvelle pour les Arméniens. En revanche, est-ce une bonne nouvelle pour les hommes universels que nous essayons d’être ? Je me pose cette question et j’espère qu’il fera ce même travail de mémoire pour le génocide des Tutsi au Rwanda. Dans son discours de dimanche, il n’a pas parlé exactement ni précisément de génocide pour les Tutsi au Rwanda en 1994. Je reste donc sur ma faim. 

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