Longue vie à l’Heureux Séjour

Avec ses quelque 100 résidents, principalement d’origine juive, l’Heureux Séjour n’est pas une maison de retraite comme les autres. Une singularité qui s’explique notamment par les histoires personnelles de ses pensionnaires. Ici, on se retrouve après de longues années, on se comprend, sans toujours devoir parler. Un partage de vécus qui confère à l’Heureux Séjour une convivialité et une chaleur toutes particulières.

Il est 14h30, ce lundi. André Reinitz est arrivé bien à l’heure, parce qu’il sait que c’est important. Eva aussi. Pour rien au monde elle ne manquerait cette activité. Comme toutes les autres d’ailleurs. Eva, 84 ans, participe à tout ce que l’Heureux Séjour organise : gymnastique, cuisine, séances de coiffure, manucure, journal du home, jeux de mots… et la chorale du lundi.

Bien connu des résidents pour venir depuis de longues années déjà assurer l’animation musicale du vendredi après-midi, pour le goûter du Shabbat, et connaissant leur plaisir à chanter, André Reinitz a proposé il y a trois mois de relancer la chorale. Un répertoire de chansons françaises essentiellement, agrémentées de quelques nouveautés, qu’il accompagne au piano avec un plaisir non dissimulé. « Certains visiteurs s’arrangent désormais pour venir le lundi, et les dames de compagnie, parfois même les infirmières nous rejoignent pour chanter. J’ai imprimé 45 chansonniers, mais il m’arrive régulièrement d’être à court… », confie-t-il.

C’est en s’occupant de Bella Szafran, ancienne directrice du théâtre Yikult du CCLJ qu’André Reinitz a véritablement découvert l’Heureux Séjour. « Bella était dans la même chambre qu’Yvonne Jospa », se souvient-il. « Quand je venais la voir, elle me demandait de jouer au piano des chansons en yiddish. Le directeur Marcel Joachimowicz m’a ensuite proposé d’accompagner Myriam Fuks qui venait chanter, et c’est comme ça que tout a commencé ».

« J’avais peur des réactions si j’allais ailleurs »

Après l’Hymne à l’amour, Céline semble recueillir tous les suffrages. Un petit groupe d’habitués s’est regroupé autour du piano, d’autres ont choisi de rester en retrait… « Certains sont plus hésitants, mais une fois le chansonnier sous les yeux, ils ont du mal à ne pas pousser la chansonnette », sourit André, qui a visiblement compris comment mener la danse. « La page suivante ! », lance-t-il aux distraits, entre deux couplets, avant une Salade de fruits qui mettra tout le monde au diapason.

Norbert, 82 ans, en a profité pour venir boire un café avec sa fille. Les chansons, il admet que ce n’est pas son truc. « Je préfère regarder les gens et lire mon journal. La seule activité à laquelle je participe, c’est l’office à la synagogue… pour atteindre le minian », reconnait celui qui n’a jamais été pratiquant. Norbert est entré à l’Heureux Séjour il y a deux ans, après le décès de son épouse. « Je ne voulais pas d’un endroit catholique », confie-t-il, lui qui a aussi retrouvé à l’Heureux Séjour plusieurs personnes rencontrées dans les homes de l’AIVG (Aide aux Israélites victimes de  la guerre) : Profondsart, Boitsfort… « J’étais moi aux Hirondelles », complète Hélène, sa voisine de table, arrivée il y a tout juste deux mois. « C’est agréable quand on est seule de retrouver des visages connus, surtout que ma mère était déjà résidente ici », précise-t-elle.

Ine ma tov succède au Temps des cerises… « Déposez le chansonnier, vous allez devoir faire des gestes », prévient André Reinitz, qui s’engage dans l’apprentissage… d’une Tyrolienne ! « C’est un peu l’ambiance d’une colonie de vacances, et ils jouent le jeu », apprécie-t-il. Du côté des habitués, on ne rechigne pas à lever les bras, à taper sur la table au rythme de lalaitou plutôt bien assumés. La mer qu’on voit danser arrive à point nommé.

Au quatrième étage, réservé aux patients atteints d’Alzheimer, Marcel Joachimowicz, administrateur-délégué, profite d’une pause pour aller saluer ses pensionnaires. « Je les connais tous bien sûr, avec un attachement particulier puisque j’ai moi-même retrouvé ici des amis de mes parents », souligne-t-il.

Dans la salle à manger du rez-de-chaussée, près de la véranda qui donne vue sur le jardin, quatre résidents à l’accent yiddish plus ou moins prononcé ont entamé leur partie de cartes quotidienne. Haïm, 92 ans, a vécu quatorze ans seul avant d’entrer à l’Heureux Séjour il y a six ans. Un choix qu’il explique par le numéro qu’il porte sur l’avant-bras. « J’avais peur des réactions si j’allais ailleurs », explique-t-il. Un hommage aussi à son grand-père qui l’a élevé dans le judaïsme. « Mon père lui a été tué en 39, ma mère en arrivant à Auschwitz et sur les six enfants qu’on était, nous sommes deux à avoir été épargnés. Sans ressource et sans famille, il a ensuite fallu se reconstruire… », témoigne-t-il encore, comme il le faisait il y a deux ans à Malines, devant près de 400 personnes. Haïm a retrouvé ici des gens qui travaillaient comme lui dans la confection, des amis de sa femme aussi, originaire de Liège. « Sur les 100 résidents, vous aurez 100 histoires », maintient-il. Mais ces histoires, aussi différentes soient-elles, ont toutefois une proximité qui relie incontestablement les résidents les uns aux autres, et qui explique probablement l’atmosphère unique de l’Heureux Séjour.

Une ambiance familiale

Patricia Tapia travaille comme aide-soignante à l’Heureux Séjour depuis près de quinze ans. « J’étais venue remplacer une amie dans le cadre d’un job étudiant, mais je fais partie des plus anciennes aujourd’hui », reconnait-elle. Une histoire presque de famille, puisque c’est ici qu’elle a rencontré sa belle-mère, avant de rencontrer son futur mari ! En 2012 pourtant, elle décide de tenter l’aventure ailleurs, un home du CPAS plus proche de chez elle. L’expérience durera un mois. « Je ne me sentais pas chez moi là-bas. J’ai vécu ici les grands moments de ma vie, je me suis mariée, je suis devenue maman, c’est en quelque sorte devenu ma maison. Le directeur m’a heureusement proposé de revenir et j’y resterai probablement jusqu’à mes derniers jours ».

Patricia Tapia revient sur l’ambiance si particulière de l’Heureux Séjour. « A la différence de beaucoup de maisons de retraite, on essaie ici de ne pas laisser les résidents seuls dans leur chambre, on les invite à participer aux activités, même lorsqu’il s’agit des patients atteints d’Alzheimer dont je m’occupe principalement. L’ensemble du personnel y met du sien et tente de donner le meilleur pour le bien des résidents ».

Comme une majorité des 50 membres du personnel, Patricia n’est pas juive. « Cela a été une richesse pour moi de découvrir cette communauté », considère-t-elle. « Spontanément, les résidents m’ont confié leur histoire. J’estime que mon rôle est de les apaiser et de les réconforter comme je le peux dans la fin de leur parcours. Fêtes, deuils, joies, tristesses, nous participons à leur vie ».

Il est bientôt 16h, l’heure du « Mot le plus long » à la bibliothèque. Une activité plus intellectuelle que Billy, 94 ans, féru de lecture, attend avec impatience. Il y retrouvera Eva, comme toujours, et peut-être Lara, 87 ans, qui nous affirme être ravie du service, de la célébration du Shabbat comme des fêtes juives, ou de la nourriture casher.

Liste d’attente

Quand on demande à Marcel Joachimowicz, dans la maison depuis plus de quinze ans, ce qui fait la spécificité de l’Heureux Séjour, sa réponse semble évidente : « son âme », affirme-t-il. Une âme et un esprit familial auxquels contribuent très largement Marcel, mais aussi l’ensemble du personnel, et les visiteurs, les enfants des résidents, qui se connaissent bien souvent. Pour ce qui est de la maison elle-même, elle est entrée dans la phase finale des rénovations pour s’adapter aux normes actuelles : ascenseurs, chambres, cuisines, isolation, châssis, éclairages, revêtement des sols, portes sécurisées, chaudières… pour un meilleur confort. Uniquement grâce au bouche-à-oreille, l’Heureux Séjour affiche en permanence complet, « avec même une liste d’attente », souligne Marcel Joachimowicz.

Au vu des derniers événements d’actualité et du renforcement des mesures de sécurité aux entrées de toutes les institutions juives de Belgique, on s’étonnera toutefois que l’Heureux Séjour ne soit pas protégé lui aussi par la police ou les militaires. « Ce n’est pourtant pas faute de l’avoir demandé », précise l’administrateur-délégué. Un lieu qui fonctionne jour et nuit et accueille plus de 150 personnes, dont peut-être nos parents et grands-parents, mérite tous nos égards. 

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