Bien que le génocide des Arméniens occupe une place particulière dans la conscience collective juive et que des communautés juives de diaspora militent aux côtés des Arméniens, l’Etat d’Israël se borne à ne pas reconnaître le génocide de 1915. Yehouda Bauer et Yaïr Auron, deux historiens israéliens spécialistes de la Shoah et des génocides, se penchent sur cette question délicate.
Quand les Juifs prennent-ils conscience de la tragédie vécue par les Arméniens durant la Première Guerre mondiale ?
Yehouda Bauer C’est le Yishouv (la communauté juive de Palestine mandataire) qui découvre ce qu’ont subi les Arméniens avec l’arrivée de rescapés qui trouvent refuge à Jérusalem, Jaffa et Haïfa où sont établies depuis des siècles de petites communautés arméniennes.
Yaïr Auron C’est vrai, mais déjà pendant la Première Guerre mondiale, des membres de NILI (acronyme en hébreu du verset biblique L’éternité d’Israël ne mentira pas), un réseau d’espionnage juif pro-britannique de Palestine, ont été les témoins directs du génocide des Arméniens. Certains d’entre eux, comme Avshalom Feinberg, ont rédigé des témoignages très émouvants. Dans son dernier discours à la tribune de l’Assemblée générale de l’ONU en janvier dernier, le président israélien, Reuven Rivlin, a même cité Avshalom Feinberg : « Je me demande si j’ai le droit de seulement pleurer sur la tragédie de mon peuple, et si le prophète Jérémie n’a pas aussi versé des larmes de sang pour les Arméniens ? ».
Ne faut-il pas attendre les années 1930 et la publication du roman Les 40 jours de Musa Dagh de Franz Werfel (écrivain juif autrichien) pour que cet événement soit plus connu au sein du monde juif ?
YAu Exactement. Ce livre décrit la résistance désespérée d’une poignée de villageois arméniens qui tentent de s’opposer durant l’été 1915 à la déportation et à la volonté turque d’exterminer les Arméniens. La première traduction en hébreu du livre de Franz Werfel date de 1933, c’est-à-dire la même année que sa publication originale en allemand. La version hébraïque est d’ailleurs publiée sous forme de feuilleton hebdomadaire dans la presse juive de Pologne. Deux traductions en yiddish ont suivi, la première en 1934 à Vilna et la seconde en 1938 à Varsovie. Avec La guerre et la paix de Tolstoï, Les 40 jours de Musa Dagh est le livre le plus lu dans les ghettos de Pologne pendant la Shoah. Pour les combattants juifs des ghettos, l’épopée de Musa Dagh devient la référence de la résistance héroïque d’un peuple contre sa destruction. « Il ne nous reste plus qu’une seule solution : considérer le ghetto comme notre Musa Dagh et ajouter un nouveau chapitre de bravoure à l’histoire des Juifs de Bialystok », déclare en février 1943 un membre du Dror lors d’une réunion de ce mouvement de jeunesse sioniste. Même en Palestine, le Yishouv invoque Musa Dagh lorsqu’en 1942 les troupes allemandes de Rommel menacent de se diriger vers la Palestine et d’y exterminer les Juifs. La Haganah a échafaudé un plan de défense du Yichouv en organisant la résistance à partir d’un réduit sur le Mont Carmel. Le plan est baptisé Musa Dagh.
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Quelle est la place du génocide arménien dans la conscience israélienne après 1948 ?
YBa Parmi les intellectuels et les historiens, le génocide des Arméniens est un fait connu et établi. Yad Vashem a reconnu le génocide des Arméniens. Même si ce mémorial (et ce centre de recherches) de la Shoah a été créé suite à l’adoption d’une loi de la Knesset en 1953, Yad Vashem n’est ni la voix de l’Etat d’Israël ni celle de son gouvernement. Non seulement Yad Vashem reconnaît le génocide des Arméniens, mais il en parle. Pour les autorités israéliennes et certaines grandes organisations juives mondiales, la situation est différente. L’importance qu’elles accordent aux bonnes relations avec la Turquie l’emporte sur la reconnaissance de ce génocide. C’est encore aujourd’hui le cas des autorités israéliennes qui ne franchissent pas cette ligne rouge, même si les relations avec le gouvernement islamiste d’Erdogan ne sont pas excellentes.
YAu L’attitude de l’Etat d’Israël est abominable. Non seulement il ne reconnaît pas le génocide des Arméniens, mais il le nie. Jusque 1948, de nombreux responsables sionistes de Palestine mandataire ont conscience du génocide des Arméniens, mais cette question est secondaire, car ils doivent surtout se préoccuper de la survie du Yishouv et se battre pour l’indépendance d’Israël. Mais après 1948, la situation évolue en allant de l’indifférence à la négation. Avec ce que le peuple juif a subi pendant la Shoah, Israël aurait dû être le premier à reconnaitre le génocide des Arméniens. Beaucoup de pays se contentent de ne pas le reconnaître. Israël, c’est pire : il le nie. En avril 2001, lors d’une visite officielle à Ankara, Shimon Peres, alors ministre des Affaires étrangères, a qualifié « d’absurdes » les « allégations arméniennes de génocide » : « Nous rejetons les tentatives de créer toute similarité entre la Shoah et les allégations arméniennes. Rien de comparable à la Shoah n’a eu lieu. Ce qu’ont enduré les Arméniens est une tragédie, mais pas un génocide ». Telle est la position officielle israélienne. Elle n’a pas changé depuis lors. Il est vrai que les relations avec la Turquie conditionnent en grande partie l’attitude des gouvernements israéliens en matière de reconnaissance du génocide des Arméniens, mais je pense que l’unicité de la Shoah constitue une raison plus profonde. La déclaration de Peres le prouve.
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Et comment cela se passe dans les communautés juives de diaspora ?
YBa A l’exception notoire de l’Anti-Defamation League (ADL) aux Etats-Unis, non seulement la plupart des grandes organisations juives reconnaissent le génocide des Arméniens, mais elles agissent et militent souvent aux côtés des organisations arméniennes en vue d’obtenir une reconnaissance officielle des autorités de leurs pays respectifs. Les communautés juives de France et de Belgique en sont deux exemples notoires. Sur la question de la reconnaissance, le fossé entre les communautés juives de diaspora et les autorités israéliennes demeure très profond.
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Le monde politique israélien n’est-il pas en train d’évoluer vers la reconnaissance du génocide des Arméniens ?
YAu Les choses bougent en effet au sein de la classe politique israélienne. Depuis 2007, les députés du Meretz (gauche sioniste) déposent chaque année une proposition de reconnaissance du génocide des Arméniens. Les trois premières années, la majorité gouvernementale a rejeté cette proposition. Par après, elle a été renvoyée à la Commission de la Défense et des Affaires étrangères où elle a été enterrée. Mais en 2012, les députés du Meretz ont réussi à inscrire cette proposition à la Commission de l’Education, où une majorité s’est dégagée en faveur de la reconnaissance. Malheureusement, le débat a été ajourné et en 2013 et 2014, lorsqu’une majorité de députés s’est encore prononcée en faveur de la reconnaissance du génocide des Arméniens. La proposition a été à nouveau renvoyée en Commission de la Défense et des Affaires étrangères où elle a été systématiquement enterrée. Le consensus semble donc régner : à droite comme à gauche, tous s’accordent à dire qu’il est de la responsabilité de l’Etat d’Israël de reconnaitre le génocide des Arméniens, mais à chaque fois, le gouvernement s’y oppose fermement. Et la véritable reconnaissance est celle du gouvernement, pas celle de la Knesset.
Pourtant, il faut reconnaître que la société civile israélienne ne suit pas le gouvernement dans son refus…
YAu La société civile israélienne évolue vers la reconnaissance du génocide des Arméniens. A l’Open University d’Israël, je dispense un cours sur les génocides. J’ai commencé modestement en 2007 avec huit étudiants. Depuis 2011, 4.500 étudiants ont choisi de suivre chaque année (sur trois quadrimestres) ce cours, alors que celui consacré à la Shoah est suivi par à peine 45 étudiants ! Les jeunes veulent donc savoir.
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Pensez-vous que le gouvernement israélien puisse reconnaître le génocide des Arméniens ?
YBa Je suis plutôt pessimiste. Par le passé, lorsque les relations israélo-turques étaient excellentes, le gouvernement israélien répétait inlassablement qu’il ne souhaitait en aucun cas fragiliser ces relations. Cela excluait toute reconnaissance du génocide des Arméniens. Aujourd’hui, alors que ces relations sont mauvaises, le gouvernement israélien se déclare en faveur d’un réchauffement de ces relations. Dans ce contexte, il est à nouveau exclu de reconnaître le génocide des Arméniens. On se trouve donc dans une impasse. Le négationnisme d’Etat pratiqué par la Turquie influence considérablement la politique des gouvernements israéliens successifs. Car n’oublions pas qu’Israël entretient aussi des relations avec la République d’Arménie. Le ministre arménien des Affaires étrangères était en visite à Jérusalem en mars dernier. Il a rencontré le Président Rivlin, favorable à la reconnaissance du génocide des Arméniens, mais il n’a pas été reçu par son homologue israélien ni par le Premier ministre. N’est-ce pas une formidable illustration de l’influence turque ! Heureusement, lors de son séjour en Israël, le ministre des Affaires étrangères arménien a assisté à un concert de l’Orchestre symphonique de Jérusalem donné à l’occasion du centenaire du génocide de 1915 intitulé « Avec toi, Arménie ». Lors du discours qu’il a prononcé avant le concert, il a rendu hommage aux personnalités juives et israéliennes ayant agi en faveur de la reconnaissance du génocide des Arméniens, tout en insistant sur les similitudes entre les deux peuples : « Peu de nations ont autant de points communs que Juifs et Arméniens (…) Victimes d’un génocide et dispersés à travers le monde, nous sommes tous les deux fiers d’avoir recréé un foyer national au 20e siècle ». Ces parallèles sont justes et importants.
Historien israélien, Yaïr Auron est professeur à l’Open University d’Israël où il enseigne la Shoah et les génocides du 20e siècle. Spécialisé dans l’étude du génocide des Arméniens, il a mené de nombreuses recherches sur la perception de ce génocide en Israël. Il a publié en 2000 The Banality of Indifference : Zionism and the Armenian Genocide et en 2005 Denial : Israel and the Armenian Genocide.
Né en 1926 à Prague, Yehouda Bauer est un historien israélien spécialiste de la Shoah et des génocides. Il a enseigné à l’Université hébraïque de Jérusalem, à la Yale University et à la Brandeis University aux Etats-Unis. Il fonde en 1987 la revue Holocaust and Genocides Studies (Université d’Oxford) dont il sera le rédacteur en chef. Il est aussi membre du conseil éditorial de l’Encyclopédie de la Shoah, publiée par Yad Vashem. Il se verra attribuer le Prix Israël en 1998.
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