La mémoire du génocide des Arméniens a suivi un processus évolutif fait de silence et de libération de la parole. Intimement liée à la question de la reconnaissance, elle se heurte aujourd’hui encore au négationnisme d’Etat de la Turquie pourtant remis en cause par une frange de la société civile turque.
Au lendemain de la Première Guerre mondiale, après la signature du Traité de Lausanne en 1923, tous les mémorandums envoyés par les partis arméniens ont été enfouis dans des caves ou détruits. Le silence le plus complet s’abat sur le génocide des Arméniens. Les rescapés vont développer de manière exponentielle la diaspora arménienne en France, en Amérique du Nord et, dans une moindre mesure, au Liban. Veufs et orphelins, ils sont surtout préoccupés par leur nouveau départ dans ces pays où ils se sont installés : ils veulent vivre, travailler et fonder des foyers. La question de la mémoire n’occupe pas encore de place centrale.
La première rupture intervient lors de l’adoption de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide en 1948. Avec l’apparition du néologisme « génocide », les Arméniens se rendent compte qu’il correspond exactement à ce qu’ils ont subi lors de la Première Guerre mondiale. Il y a encore une période de latence jusqu’en 1965, lorsqu’on assiste à un réveil brutal et politique de la mémoire à l’occasion de manifestations organisées à Erevan pour commémorer le 50e anniversaire du génocide. A l’initiative du Dachnak (parti socialiste arménien), des comités de défense de la cause arménienne (CDCA) s’organisent dans le monde à partir de cette date, afin de promouvoir la cause arménienne. « Les incubations sont longues, car la victimisation n’est pas du tout à la mode comme aujourd’hui », précise Gérard Chaliand, géopolitologue français. « Il ne faut jamais négliger l’esprit du temps, sous peine de sombrer dans l’anachronisme et commettre des erreurs de jugements ». Suite au réveil arménien de 1965, la Turquie réagit en niant le génocide des Arméniens. Ce négationnisme d’Etat s’organise sur le plan universitaire par la création de véritables laboratoires de désinformation dans les universités turques.
Premier génocide du 20e siècle
Les Arméniens commencent à produire des documents et parallèlement, ils engagent la lutte sur le terrain juridique. Un rapport sur la prévention et la répression des génocides est commandé à la Sous-commission de la lutte contre les discriminations et de la protection des minorités des Nations Unies. Nicomède Ruhashyankiko, nommé rapporteur spécial, dépose un rapport en 1973 dans lequel il est indiqué que ce qui s’est passé entre 1915 et 1917 en Turquie relève de la catégorie des génocides : « On peut signaler l’existence d’une documentation assez abondante ayant trait au massacre des Arméniens qu’on a considéré comme le premier génocide du 20e siècle ». La Turquie proteste immédiatement et sa réaction ravive la flamme de la mémoire de ce génocide.
Mais les campagnes négationnistes turques suscitent l’exaspération d’une partie de la jeunesse arménienne : s’inscrivant dans la vague tiers-mondiste, un petit groupe de jeunes Arméniens fonde l’ASALA (Armée secrète arménienne de libération de l’Arménie). Ils assassinent des représentants de l’Etat turc, symboles de la négation. Un autre groupe, Les Justiciers du génocide des Arméniens, s’attaque aux diplomates turcs en poste en Bulgarie ou en Yougoslavie. Après cette courte période de violence terroriste, l’action politique reprend le dessus et c’est ainsi que de nombreuses reconnaissances du génocide des Arméniens sont adoptées à travers le monde.
La conscientisation des opinions publiques se renforce en 1984 : un Tribunal des peuples se tient à Paris pour traiter du génocide des Arméniens. Trois Prix Nobel, dont Sean Mac Bride, Adolfo Perez Esquivel et George Wald, y participent. Le verdict sera lu à l’Assemblée nationale le 13 avril 1984. Il est reconnu qu’un génocide a bien été commis sur le peuple arménien entre 1915 et 1917 par le gouvernement des Jeunes-Turcs. Les trois Prix Nobel seront ensuite reçus à l’Elysée par le Président Mitterrand.
Mémoire vive dans les démocraties
Ce Tribunal des peuples a donné une impulsion à la recherche. L’historiographie du génocide des Arméniens a accompli des progrès considérables depuis une vingtaine d’années. « Le comparatisme historique a également joué un rôle de premier plan dans les progrès historiographiques », souligne Yves Ternon, historien français, spécialiste des génocides des Arméniens et des Tutsi. « En comparant le processus des trois génocides du 20e siècle, on réussit à en dégager les spécificités et les similarités respectives. Cette approche comparatiste s’est tout particulièrement développée dans les centres d’études et de mémoire de la Shoah ». Le génocide des Arméniens n’est donc pas oublié. On l’a d’ailleurs vu en France ou en Belgique, lorsqu’on a évoqué la pénalisation de sa négation, il a occupé largement les
devants de la scène. Bien qu’il ne soit pas reconnu par la Turquie, la mémoire de ce génocide est vive dans les démocraties.
Comment expliquer l’acharnement négationniste des autorités turques, alors que le génocide des Arméniens a été précisément commis par le gouvernement jeune-turc sous l’Empire ottoman ? La réponse à cette question réside dans la filiation entre ce régime politique et la République de Turquie fondée en 1923. La continuité est assurée idéologiquement, mais aussi par le maintien du personnel politique et administratif jeune-turc dans les institutions de la République : « Parmi les organisateurs et les hauts responsables du génocide, on retrouve des hommes qui ont été chargés d’importantes responsabilités sous la République », observe Taner Akçam, sociologue et historien turc spécialiste du nationalisme turc et du génocide de 1915. « Ainsi, Sukru Kaya, par exemple, ministre de l’Intérieur et secrétaire général du Parti républicain du peuple (CHP) fondé par Mustafa Kemal, avait été, durant la “déportation”, directeur général chargé de l’installation des populations immigrées et nomades. Cette direction était officiellement responsable de l’organisation de la déportation. Les consuls allemands présents sur place rapportent ces paroles de Sukru Kaya : “Il faut exterminer la race arménienne” ».
Cette page sombre de l’histoire turque devient donc un tabou à enfouir impérativement. « Pour l’appareil de l’Etat-nation turc, fondé entre autres sur les décombres du génocide, la question arménienne ne relevait ni d’un travail de mémoire, ni d’un pardon », constate Pinar Selek, sociologue et militante féministe turque exilée en France depuis 2011 et auteure de Parce qu’ils sont arméniens (éd. Liana Levi), un témoignage touchant sur la mémoire du génocide des Arméniens dans la société turque. « Malgré le déni, c’est un enjeu politique », poursuit Pinar Selek. Dans “l’épopée” de la fondation de la République, les Arméniens représentaient l’ennemi. Les rescapés devaient se cacher dans des trous, comme des cafards ».
Condoléances tactiques d’Erdogan
Mais la mémoire du génocide est ravivée en Turquie lorsque la société civile s’empare de la question. Cela commence par des livres publiés par des descendants d’Arméniens turquifiés et islamisés, cela se poursuit par des pétitions d’intellectuels reconnaissant le génocide et des travaux de recherche menés par des historiens turcs, pour aboutir à des condoléances prononcées par le Président Erdogan. « Ces condoléances de 2014 sont tactiques, car elles lui permettent d’éviter de parler de génocide : il présente ses condoléances aux petits-enfants des victimes, victimes n’ayant pas eu de bourreaux ! », déplore Gérard Chaliand. Il existe en Turquie un intérêt croissant pour le génocide des Arméniens, mais parallèlement, les autorités turques s’efforcent de ne pas s’écarter des paramètres définis il y a presque cinquante ans. Ce négationnisme entraîne même les autorités turques à avancer de 24h la date de la bataille de Gallipoli pour qu’elle soit commémorée le 24 avril, le même jour que la commémoration du génocide des Arméniens !
La société civile turque évolue progressivement sur cette question, mais tant que le gouvernement contrôlera l’éducation, il y aura toujours des millions de Turcs qui continueront de penser qu’il n’y a jamais eu de génocide des Arméniens. « Quelles que soient les ébauches accomplies après maintes et maintes discussions sur ce qui peut faire l’objet d’une reconnaissance, la Turquie demeure dans la négation la plus totale », conclut Yves Ternon.
• Vendredi 24 avril 2015 > 8h45
Journée d’étude organisée par la cellule de coordination pédagogique Démocratie ou Barbarie (dob) Le génocide des Arméniens, suivie de la visite de l’exposition « Le génocide des Arméniens » © CCLJ
Lieu : Ministère de la Fédération Wallonie Bruxelles, Bd Léopold II 44, 1080 Bruxelles.
Infos et réservations 02/690.83.54 ou yves.monin@cfwb.be
• La Fondation Auschwitz consacre son numéro d’avril 2015 « Témoigner entre histoire et mémoire » (n°120) à la mémoire du génocide des Arméniens.
Infos www.auschwitz.be – 02/512.79.98
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