« Nous n’avons pas d’autre pays »

Israël fête son 67e anniversaire. Bien que les réalisations de ce jeune Etat soient impressionnantes, l’état d’esprit de la nation est sombre et nombre d’Israéliens n’ont guère le cœur à envisager l’avenir avec optimisme.

Dans ses premières années, Israël se reconnaissait volontiers dans le portrait célébrissime qu’avait fait de lui le caricaturiste Dosh dans le quotidien Maariv : Israelik, ou Stroulik, était représenté sous les traits d’un garçonnet portant shorts, chemise à manches retroussées ouverte sur le cou et sandales « bibliques », et coiffé du fameux Kova « tembel » tombant sur les oreilles, emblématique de ces générations de pionniers. C’était bien vu. Le pays était jeune, désespérément pauvre et entouré d’ennemis acharnés à le détruire.

Un demi-siècle plus tard, le caricaturiste qui se risquerait à représenter ainsi l’Etat d’Israël se couvrirait de ridicule. Il est peu de dire qu’Israël a changé. La créature chétive des débuts, née de la Shoah et de l’effort héroïque d’une poignée de survivants, est aujourd’hui un Etat puissant doté d’une machine de guerre redoutable et d’une économie de pointe. Deux chiffres résument le chemin parcouru. Nous étions 600.000 lors de la proclamation de l’Indépendance, nous sommes plus de huit millions aujourd’hui. Et, selon l’Institut israélien des exportations, le pays qui exportait 6 millions de dollars de biens et de services en 1948 en a exporté 97 milliards durant l’année qui vient de s’écouler, soit 16.000 fois plus en chiffres absolus !

Dans l’intervalle, Israël a absorbé des vagues d’immigrants dénués de tout, dans une proportion par rapport à la population d’accueil unique dans les annales des nations, Etats-Unis compris. Israël a bâti des infrastructures dignes d’un pays développé, s’est offert un réseau remarquable d’universités et d’instituts de recherche, et, last but not least, a créé une culture originale, diversifiée et vigoureuse, qui s’est épanouie dans une langue antique ressuscitée grâce à un effort inégalé d’autodiscipline nationale. Et il a fait tout cela dans des circonstances invraisemblables, dans la guerre quasi permanente, et sans pour autant renoncer à cultiver des institutions authentiquement démocratiques. S’il y avait un Livre Guinness des records nationaux, Israël y figurerait en bonne place.

D’où vient-il alors que l’état d’esprit de la nation est plutôt sombre ? Pour une part, cela est dû à des conditions objectives. Si l’esquisse est flatteuse, elle relève toujours du work in progress plutôt que du tableau achevé. On dira avec raison que cela est vrai de toute entreprise humaine d’envergure, a fortiori de la vie d’une nation. Mais c’est encore plus vrai d’Israël. La région n’est pas précisément un havre de paix, et les menaces qui pèsent sur lui sont bien réelles. Si le spectre de la guerre totale s’est éloigné, celui de la guerre « asymétrique » rôde. Et, à l’intérieur, des décennies de vie commune n’ont pas suffi à créer un éthos national partagé. Il n’est qu’à considérer la dernière campagne électorale pour mesurer à quel point le tribalisme ronge la société israélienne. Forger une nation, cela prend du temps, beaucoup de temps.

Mais les conditions objectives n’expliquent pas tout. Si le problème palestinien n’est toujours pas résolu, et si nous subissons à intervalles réguliers de brusques accès de violence, c’est que nous ne voulons pas payer le prix de l’un et que nous nous résignons à vivre avec les autres. Un proverbe israélien dit cela très bien : « ce qui ne marche pas avec la force, marche avec davantage de force ». Une droite de plus en plus chauvine et de moins en moins démocrate nourrit sciemment le tribalisme israélien, soit parce que, au pouvoir presque sans discontinuer depuis 1977, elle se sent toujours illégitime, soit parce qu’elle flatte pour ses besoins les instincts les plus bas du peuple. Seuls nous étions au monde, seuls nous sommes et seuls nous serons, condamnés à vivre jusqu’à la fin des temps sous la menace d’une autre Shoah. Hier, Hitler, aujourd’hui, Khamenei. Surarmés, certes, mais infiniment faibles tout de même. Protégés par les Américains, mais sans véritable allié. L’ennemi extérieur guette aux portes, l’ennemi intérieur (les citoyens arabes d’Israël, la gauche, les ONG, tous unis dans la haine de l’Etat juif) fait de son mieux pour les lui ouvrir. Dans la grisaille de ce panorama apocalyptique, pas un rayon d’espoir, rien que la peur.

Quel décalage entre ce que nous avons réalisé et l’image que nous en offrons aux autres comme à nous-mêmes. Car le mélange de messianisme rédempteur et de pessimisme de principe qui tient le haut du pavé en ce 67e anniversaire interdit non seulement d’envisager l’avenir mais il obscurcit aussi le passé.

Que faire ? Serrer les dents, se battre pour rester dignes de l’œuvre accomplie et travailler à la poursuivre. Après tout, comme dit la chanson, « nous n’avons pas d’autre pays ».

Joyeuse fête de l’Indépendance !

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