Bernard-Henri Lévy, Patrick Drahi: deux façons d’être juif en France

Un soir de semaine à Saint-Germain-des-Prés. A l’invitation de Bernard-Henri Lévy, 150 personnes se massent pour voir d’authentiques Peshmergas raconter leur combat contre l’Etat Islamique. Teints burinés, mines fatiguées, les dirigeants kurdes du sud de l’Irak se dévoilent, se racontent, demandent de l’aide à la France puisque leur combat pour la liberté est aussi le nôtre.

Serwan Sabir Mustafa Barzani et ses hommes sont de véritables héros : en première ligne face à l’horreur, dans l’inconfort du Kurdistan irakien, ils repoussent, eux les premiers, la barbarie de Daesh. En commençant leurs allocutions, les Peshmergas tiennent chacun à remercier un homme qu’ils élèvent au rang de « Général » puisqu’il fait tant de bien à leur cause: Bernard-Henri Lévy. Cette scène, je l’ai vu se répéter une bonne dizaine de fois depuis que j’évolue dans l’entourage du philosophe. Avec des Serbes, des Afghans, des Géorgiens, des Ukrainiens ou des Libyens. Sans compter tous ces lointains anonymes des guerres oubliées, à qui BHL redonnait enfin une place dans l’Histoire avec ses Réflexions sur la Guerre, le Mal et la fin de l’Histoire. Un livre qui, à l’instar des nombreux engagements du philosophe pour les sans-voix, partait d’un principe juif : le Tikkoun Olam, la réparation du monde. Une idée répétée tel un mantra par Lévy qui penche pourtant plus du coté de Platon que de celui d’Abraham. Comme il peut, avec ses doutes et armé de quelques certitudes, BHL « répare » donc inlassablement. Souvent, les peuples sont reconnaissants : les Bosniaques en sont le meilleur exemple. Ils sont musulmans et Lévy est juif. Et pourtant à Sarajevo, Lévy est une légende. Voilà une première manière d’être juif. Exigeante, évidemment.

Fin mars, l’Université Hébraïque de Jérusalem remettait à l’homme d’affaires Patrick Drahi le prix Scopus, une distinction honorifique récompensant une personnalité engagée pour la promotion du progrès et du savoir. Pour l’occasion, on a demandé à BHL de prononcer un discours sur son compatriote, président-fondateur d’Altice. En voilà un extrait : « Français d’âme et de cœur et ressortissant suisse, citoyen israélien né à Casablanca, Citizen Drahi régnant sur ce territoire sans limite ni frontière que nous assignent les technologies dont vous êtes l’industriel, (…) vous êtes l’un de ces citoyens du monde impossibles à assigner à une “ souche ”, à enfermer dans une appartenance, à épuiser dans l’un de ces trois “ n ” (le natal, le national, le naturel) ».
Aux yeux de l’opinion, Drahi a deux torts : il est riche et juif. Cosmopolite, il fait le jeu du capitalisme. Ambitieux, couronné de succès, Drahi excite les (in)consciences et réveille les fantasmes. Il incarne quant à lui une seconde façon d’être juif, terrible, grâce à l’argent. Vieux poncif antisémite surgissant du fond des âges. Lévy, Drahi : deux Français et deux Juifs allégoriques. Nous en sommes toujours là en 2015…
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