Gouvernement d’union nationale ou de droite ?

En Israël, le débat revient à l’issue de chaque scrutin : la droite gagne les élections, mais comme les esprits ont été chauffés à blanc, on se demande si à des fins d’unité interne et pour mieux relever les défis extérieurs, il ne convient pas de former un gouvernement d’union nationale.

Pour une fois, le débat interne au sein de la gauche ne s’est pas limité à opposer les « purs » aux « opportunistes », la raison morale ou la raison d’Etat. Même si les perspectives que soit formé un tel gouvernement sont réduites, il n’est pas inutile de juger sur pièces les arguments des uns et des autres.

Outre l’intérêt d’offrir au leader du Parti travailliste, Yitzhak Herzog, et à son équipe les moyens de démontrer leurs compétences dans l’espoir de déplacer des électeurs en leur faveur la prochaine fois, les partisans de l’union nationale invoquent l’éthique de responsabilité. Les accords de Lausanne sur le nucléaire iranien, disent-ils, ne sont pas seulement un épouvantail que Netanyahou a su exploiter avec habileté durant la campagne, c’est aussi une menace qu’Israël, sans distinction de famille politique, a de bonnes raisons de redouter. Netanyahou seul n’y pourra rien, du fait de la position de refus obstiné qu’il a choisie. La place d’Herzog est donc indispensable pour peser sur les clauses d’un accord s’il venait à être signé. Qu’un accord définitif soit signé avec l’Iran, et à plus forte raison si la négociation échoue, il y a urgence à réparer la situation sur-le-champ. Attendre la prochaine élection présidentielle américaine les bras croisés n’est pas une option. Le souhait que l’emporte l’un ou l’autre des deux candidats restés en lice pourvu qu’Obama dégage ne peut tenir lieu de politique. Son départ est prévu pour janvier 2016, or dix-neuf mois, c’est trop long pour une région explosive comme le Moyen-Orient.

Le second argument, c’est le risque que la communauté internationale et l’Union européenne, faute d’un pôle modéré au sein du gouvernement, n’en viennent à prendre des mesures de rétorsion contre Israël qui isoleraient un peu plus l’Etat juif. La participation des travaillistes serait conditionnée par la relance de la négociation avec les Palestiniens.

Elite laïque en voie de disparition 

Il est cependant un troisième argument totalement inédit et qui revient fréquemment sous la plume d’observateurs politiques désabusés depuis la douche froide du 17 mars : les laïques, libéraux, pacifistes, et de gauche, sont en Israël une espèce en voie de disparition, une minorité réelle dans le pays. Les évolutions démographiques étant ce qu’elles sont, il faut arrêter de fantasmer sur l’idée qu’elle pourrait devenir une majorité en Israël. Il faut en tirer les conséquences immédiates, non en repoussant la revanche aux prochaines élections, mais en se comportant comme une force d’appoint à quelque gouvernement que ce soit, soucieuse de préserver l’essentiel, à l’instar du comportement politique qu’ont adopté les partis religieux depuis leur apparition. Les laïques peuvent bien être l’élite économique, juridique, intellectuelle et universitaire du pays, le pays leur échappe. Leur hégémonie symbolique suscite une hostilité qui étonne à chaque fois, mais n’en est pas moins ancrée dans l’électorat. Aussi il faut se comporter non en une force d’alternance qui attend patiemment son tour, car celui-ci pourrait bien ne plus advenir, mais comme un secteur conscient de sa position structurellement minoritaire et qui doit défendre son pré carré : l’indépendance de la Justice incarnée par la Cour suprême, les libertés fondamentales contre l’emprise religieuse, les garanties minimum d’un fonctionnement politique libéral. L’Etat juif et démocratique est une fiction si l’on entend par là que les deux piliers disposent dans l’opinion du même poids. Ce n’est pas le cas ou cela ne l’est plus désormais, et c’est au monde laïque que revient la responsabilité de conserver ce pôle démocratique de plus en plus contesté et contourné.

Union nationale synonyme de paralysie

A cette argumentation qui ne manque  pas de pertinence, les adversaires de l’entrée potentielle de l’Union sioniste dans une coalition dirigée par Netanyahou estiment que le verdict des urnes est sans recours. Que les instituts de sondage aient fait erreur en plaçant Herzog en tête ou qu’il y ait eu un retournement ultime de l’opinion en faveur de Netanyahou dans les 24 heures précédant le scrutin, il faut respecter le sens du vote des électeurs. Bibi a gagné, il doit donc gouverner. Il serait contraire à la morale politique de donner au gouvernement un virage à gauche ou au centre que l’électeur n’a pas souhaité.

On s’appuie également sur les expériences du passé pour rejeter la formule de l’union nationale. La paralysie l’a emporté à chaque fois et dans ce type de gouvernement, la présence de leaders de gauche et du centre n’a guère tourné à leur avantage : Peres, Barak et Livni ont été, au final, les roues de secours de Sharon et de Netanyahou. La clé d’une victoire future, explique-t-on enfin, réside dans la détermination des travaillistes à incarner une fois pour toutes l’alternance, non à singer le Likoud. Ils doivent être une force d’opposition sans concession. Or, en entrant dans le gouvernement, ils prennent leur part du bilan, ce qui leur ôte toute crédibilité face aux électeurs.

Le fond de l’opposition au gouvernement d’union nationale réside foncièrement dans ce que l’on désigne par la politique du pire. Que la droite gouverne et qu’elle démontre son incompétence à gérer les crises qui ne vont pas manquer de s’abattre prochainement sur Israël, la gauche pourra retrouver alors la première place. Le Likoud a beau prétendre que les relations stratégiques entre les administrations israélienne et américaine restent tout aussi solides qu’auparavant, que la compréhension des dirigeants européens envers les besoins d’Israël est coulée dans le béton, on estime, à gauche, que les jours de l’état de grâce dont Israël a joui depuis 1967 sont comptés. Les réticences ordinaires envers Israël qui surgissent dans le discours pourraient bien prendre un autre tour et rapprocher le pays du danger du boycott.

Prédictions de Cassandre

Cet argument soulève deux problèmes. Le premier, c’est qu’il n’est pas neuf. L’impatience américaine et européenne est claironnée depuis longtemps, elle se manifeste par des sautes d’humeur répétées, par des déclarations fracassantes un peu plus à chaque fois. Cela fait des années que nous mettons en garde contre le tsunami diplomatique que nous réservent les efforts diplomatiques de l’Autorité palestinienne si leurs initiatives à l’ONU aboutissent. Même si cela devait arriver, je redoute le verbe rhétorique de Netanyahou qui a plus d’un tour dans son sac et démontrera, une fois de plus, sa capacité de retourner l’opinion en expliquant qu’il est parvenu à conjurer la défaite. La communauté internationale est sans doute exaspérée par l’attitude récalcitrante d’Israël sur bien des dossiers, si l’on tient compte du contexte régional actuel d’une part, et de la faiblesse du leadership sur la scène internationale d’autre part, il n’est pas certain que les choses changent comme on le redoute. Et si les choses restaient à peu près au même niveau de protestation rituelle, et si les prédictions de Cassandre ne se vérifiaient pas, que ferait la gauche ?

Enfin, il est risqué pour le camp de la paix soupçonné rituellement d’antipatriotisme de faire dépendre son salut d’une détermination de la communauté internationale à taper sur la table une bonne fois pour toutes. On pourra toujours dire qu’on avait prévenu les électeurs de cette fatalité et mis en garde Netanyahou contre ce risque, il est extrêmement problématique de se placer dans un état d’esprit où l’on n’attend plus que la fermeté des nations, à défaut d’avoir su convaincre les électeurs. Bref, on peut miser sur la politique du pire, à condition de garder à l’esprit que le pire n’est pas toujours sûr.

Les lendemains d’un scrutin pas comme les autres  Un mois après le scrutin du 17 mars, il n’y a toujours pas de gouvernement en Israël. Les candidats « naturels » à cette coalition nationaliste tirent jusqu’à l’extrémité le calendrier constitutionnel qui les autorise à mener leurs tractations pendant 42 jours. Si la loi avait prévu 100 jours, les négociations auraient duré tout le temps légal admis. Voilà de quoi irriter les électeurs qui votent pour des appareils qui brandissent bien haut l’intérêt national, mais qui se préoccupent comme d’une guigne de mettre une sourdine à leurs appétits de postes et de ministères. Outre le vote à répétition, il y a paralysie des institutions pendant près de six mois, gaspillage de temps inutile quand on sait les problèmes à traiter outre ceux qui sont restés en suspens, sans compter qu’Israël fonctionne depuis le 31 décembre dernier sans budget. Pour exercer ses prérogatives, le nouveau gouvernement doit obtenir la confiance de plus de soixante députés, ce qui, en clair, veut dire qu’il y a toujours plusieurs combinaisons possibles : soit un gouvernement idéologiquement homogène qui inclut tous les partis laïques ou religieux qui se situent à la droite du Likoud; soit un gouvernement d’union nationale reposant sur les deux piliers du Likoud et du parti travailliste (Union sioniste). Dans les deux cas, le parti-pivot de la coalition est la formation de centre-droit dirigée par Moshe Kahlon. L’option de l’union nationale se serait imposée si le score entre les deux partis avait été plus serré : en obtenant six sièges d’avance sur son concurrent, le Likoud n’y est plus tenu. La proposition d’un gouvernement d’union a été relevée et largement commentée par la presse politique, tandis que les intéressés y ont fait à peine allusion tant le mariage apparaît contre nature après une campagne qui fut moins morne, au final, qu’on l’aurait cru.
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