L’association Europe-Israël appelle au boycott du journal Le Monde !

Europe-Israël appelle au boycott du journal Le Monde parce qu’il a publié des articles concernant le dernier rapport de l’ONG israélienne Breaking the Silence dénonçant les dérives éthiques de Tsahal lors de l’opération Bordure protectrice à Gaza en 2014. Une initiative absurde.

En appelant au boycott du quotidien français de référence, l’association Europe-Israël ne se distingue pas par la promotion ni la diffusion des valeurs européennes de liberté d’expression pourtant pleinement à l’honneur en Israël où la presse ne ménage ni le gouvernement ni l’armée (Tsahal).

Selon Europe-Israël, Le Monde aurait commis le crime de publier des articles consacrés au dernier rapport de l’ONG israélienne Breaking the Silence sur l’attitude des soldats de Tsahal lors de l’opération Bordure protectrice. Depuis sa création, cette ONG constituée d’anciens officiers et sous-officiers de Tsahal d’unités combattantes se charge de recueillir les témoignages de soldats tant en ce qui concerne leurs opérations liées à l’occupation de la Cisjordanie que par rapport aux offensives de Tsahal à Gaza.

Ce rapport, s’appuyant cette fois-ci sur une centaine de témoignages de soldats (dont 30% d’officiers), met en exergue la mise en œuvre systématique de la doctrine de la disproportion par Tsahal.

Pour Europe-Israël, tout le rapport de Breaking the Silence n’est qu’un tissu de mensonges diffusé par une ONG « gauchiste » dont « la crédibilité est proche de zéro ». Pour salir Breaking the Silence, Europe-Israël sort l’artillerie lourde : cette ONG israélienne serait financée par les Palestiniens et certains de ses membres auraient participé à une flottille pro-Gaza. On sent tout de suite la tonalité très droitière de ces arguments très en vogue aujourd’hui en Israël dans les partis constituant la nouvelle majorité gouvernementale.

Bien que les témoignages soient livrés librement et sciemment par des soldats ayant rempli leur devoir patriotique, Europe-Israël les balaye d’un revers de manche : « Une conclusion limpide s’impose alors : les rapports de cette ONG ne peuvent pas être utilisés par des journalistes dignes de ce nom comme une source fiable ! ». Et comme Le Monde n’a pas tiré la même conclusion, il faut donc boycotter ce journal qui inciterait à la haine des Israéliens et des Juifs : « La petite opération médiatique du Monde contre Tsahal, sur le fond comme sur la forme, alimente cette haine meurtrière ».

Oublions Europe-Israël et revenons à l’essentiel : le rapport de Breaking the Silence intitulé This how we fought in Gaza (Voici comment nous avons combattu à Gaza). Ce document s’efforce surtout de comprendre la violence extrême déployée par les soldats de Tsahal engagés dans l’opération Bordure protectrice.

Depuis environ dix ans, la problématique des guerres asymétriques (celles opposant une armée régulière à une guérilla) a modifié les perspectives tactiques de Tsahal et l’idée selon laquelle la réaction israélienne à une agression de ce type doit être disproportionnée s’est progressivement imposée au sein de l’Etat-major de Tsahal.

« C’est ce qu’on appelle la doctrine Dahiya (nom d’un quartier chiite de Beyrouth abritant un bastion du Hezbollah ayant été complètement rasé par Israël en 2006 lors de la deuxième guerre du Liban) », explique Avner Gvaryahou, porte-parole de Breaking the Silence et ancien sergent dans la brigade des parachutistes, avec lequel nous nous sommes entretenus. « Cette doctrine formulée par le général Gadi Eizenkot implique l’usage de la force disproportionné au cours de représailles contre des zones civiles servant de base à des attaques, dans un but dissuasif. Et cette doctrine s’en trouve évidemment renforcée aujourd’hui puisque Gadi Eizenkot est devenu chef d’Etat-major de Tsahal en février 2015 ». C’est précisément cet état d’esprit qui a dominé durant toute l’offensive à Gaza en 2014. « Toute réaction israélienne doit être puissante et disproportionnée pour que l’ennemi ne puisse pas avoir le temps ni les moyens de relancer une attaque contre Israël », ajoute Avner Gvaryahou.

Sur le plan éthique, les choses ont également changé. Cela concerne surtout les populations civiles qui sont désormais considérées comme parties prenantes aux combats. Mais il y a un autre aspect éthique fondamental qu’une commission de l’armée sur le code de conduite de Tsahal a mis en avant : les soldats de Tsahal sont aussi des civils et leur vie doit donc être préservée par tous les moyens. « C’est ce qui explique que l’armée a utilisé à l’excès sa puissance de tir pour assurer le risque minimum à ses troupes, quitte à tuer des civils palestiniens se trouvant malgré eux dans des zones dites de guerre qu’ils étaient censés fuir. Une méthode qui jette de graves doutes sur l’éthique de l’armée », déplore Avner Gvaryahou.

Voici quelques extraits de ce rapport : « En entrant dans Gaza, l’hypothèse de base était que quiconque osait sortir la tête était un terroriste », explique un soldat. « Si tu tues quelqu’un à Gaza, ça va, ce n’est pas un drame », confie un autre. « Ils nous disaient qu’il ne devait y avoir aucun civil dans la zone [qu’ils avaient tous été évacués]. Alors si tu voies quelqu’un, tu tires ! Qu’il soit suspect ou pas, ce n’est pas le problème ».

On peut comprendre qu’Europe-Israël se soucie de l’image d’Israël véhiculée par la presse européenne. Il est vrai que certains journalistes confondent information et militantisme anti-israélien. Cette vigilance envers la presse ne doit cependant pas se transformer en aveuglement face à la réalité peu reluisante des conflits dans lesquels Israël s’enlise.

Au lieu d’en appeler au boycott d’un quotidien de qualité et de traîner dans la boue une ONG dont l’existence et l’objet ne font qu’illustrer la vitalité de la démocratie en Israël, Europe-Israël devrait peut-être commencer par s’interroger sur les témoignages fournis par des soldats qui veulent défendre leur pays, mais pas n’importe comment et sûrement pas en sapant les fondements éthiques et démocratiques d’Israël. « La réalité d’Israël ne se réduit pas à une image d’Epinal, comme les amis d’Israël, aveuglés par leur objet d’admiration, voudraient le croire », écrit à juste titre le politologue israélien Denis Charbit dans son dernier livre Israël et ses paradoxes. Et les témoignages de ces soldats font hélas partie ce cette réalité qu’Europe-Israël ne veut pas voir dans les colonnes d’un journal français. 

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